MONO
Ni moi non plus.
MEXDO.
Je suis furieux. — C'est donc a la tête que tu as reçu lo coup ?
NCNO.
Oui, dans tout te côté-là.
On enteod battr» le tambour. MEXDO.
Qu'est ceci?
NUNO
C'est la compagnie qui va partir.
MEXDO.
A la bonne heure!... Je n'aurai plus ainsi à craindre la rivalité du capitaine.
NUNO
lis partent dans la journée.
Entrent LE CAPITAINE et LE SERGENT.
LE CAHTA1XE.
Sergent, tu partiras avant le coucher du soleil avec toute la compagnie; et, souviens-t'en, lorsque cet astre disparaîtra de l'horizon pour se plonger dans l'océan espagnol, je t'attends à l'entrée de la forêt voisine. Je veux aujourd'hui naître à la vie au moment où le •oleil finira sa carrière.
LE SERGENT
Silence I j'aperçois quelqu'un du village.
MExno, à Nufio.
Tâchons de passer sans qu'ils se doutent que je suis fâché. Toi, ^uho, fais bonne contenance.
NUNO
Cela ne m'est guère possible.
Mendo et Nuûo sortent.
LE CAPITAINE
Pour moi, je retournerai au village. Quelques cadeaux m'ont valu a protection de sa servante, laquelle doit faire en sorte que je puisse >arler à cette belle homicide.
LE SERGENT
Enfin, seigneur, si vous revenez, ne revenez pas seul ; car, voyezvous, il ne faut pas se fier à ces rustres.
LE CAPITAINE
Je le sais. Tu choisiras quelques hommes pour venir avec moi.
LE SERGENT
Je ferai tout ce que vous voudrez. — Mais si, par hasard, don Lope s'avisait de revenir et qu'il nous aperçût ?
LE CAPITAINE
Mon amour n'a rien à craindre de ce côté. Don Lope lui aussi part aujourd'hui même pour Guadalupe, où il doit rassembler tout le terce. C'est lui qui me l'a dit tout-à-l'heure quand je suis allé prendre congé de lui. Le roi doit s'y trouver. Il est en chemin.
LE SERGENT
Je vais, seigneur, exécuter vos ordres.
Il sort.
LE capitai?;e.
Songe qu'il y va de ma vie.
Entre REBOLLEDO.
REBOLLEDO.
Bonne nouvelle, seigneur!
LE CAPITAINE
Qu'est-ce donc, Rebolledo?
REBOLLEDO.
Vous me devez pour cette nouvelle une bonne étrenne.
De quoi s'agit-il ?
REBOLLEDO.
Vous avez un ennemi de moins.
LE CAPITAINE
Et lequel? Parle donc?
REBOLLEDO.
Ce jeune garçon, le frère d'Isabelle, don Lope l'a demandé à son père, et il vient avec nous. Je l'ai rencontré dans la rue tout habillé et plein d'ardeur, qui avait l'air moitié d'un laboureur, moitié
222 L/ÀJBGADE DE ZAI.AMKA.
d*un soldat... De sorte que nous n'avons plus que le vieux contre
nous.
LE CAPITAINE
Tout s'arrange à merveille ; et, surtout, si je suis bien secondé par celle qui m'a promis pour cette nuit une entrevue avec elle.
KEBOLLEDO.
Elle tiendra parole.
LE CAPITAINE
Je reviendrai ce soir, maintenant je vais rejoindre la troupe qui est déjà en marche. Vous m'accompagnerez tous deux.
KEBOLLEDO.
Bous deux? ce n'est pas beaucoup. Mais, vive Dieu! c'est assez contre deux autres, et même contre quatre, et même contre six.
Le Capitaine sort.
l'étincelle.
El moi, si tu retournes, que deviendrai-je? Je ne serai plus en sûreté: car si celui que j'ai envoyé hier chez le chirurgien pour se faire recoudre l me trouvait seule...
kecolledo.
Je ne sais que faire de toi... Dis-moi, est-ce que tu n'aurais pas le courage de m'accompagner ?
l'étincelle.
Pourquoi pas? ]Vai-jc pas du courage comme un autre? et de plus, un habit de soldat?
KEBOLLEDO.
Oh! quant a l'habit, ce n'est pas là ce qui nous manquera; nous a\ons celui de ce page qui est parti dernièrement.
l'étincelle.
Eh bien! je le remplacerai.
REBOLLEDO.
Partons, le drapeau est en route.
l'étincelle.
Ah ! je ne le vois que trop a présent, la chanson a raison: « L'amour d'un soldat ne dure qu'une heure ! »
Ils sortent.
SCÔE IV.
Le devant de la maison de Pedro Crespo. Entrent DON LOPE, PEDllO CKESPO et JUAN.
DON LOPE
Je vous suis on ne peut plus reconnaissant de tout ce que vous
' A cette époque , en Espagne , les cbimrgieDi co«s»i«r)t les blessures. Dans une de tes Nouvelles instructives 'Xotelas ejemplares) , Cervantes représente plaisamment uc bravo (\u\ a Liesse son homme, et rpii demande une récompense proportionnée au nombre de points qoj 'e ebirorgien a Tails à la Llcssurc.
avez fait pour moi, mais principalement d'avoir bien voulu me confier votre fils. Je vous en remercie du fond du cœur.
CIIESPO.
Vous aurez en lui, seigneur, un serviteur dévoué.
DON LOrE.
Je le prends comme un ami. Sa bonne tournure, son ardeur, son goût pour les armes, m'ont inspiré pour lui un véritable dévouement.
JUAN
Vous pouvez disposer de moi et de ma vie, seigneur. Vous verrez comme je vous servirai avec zelc ! comme je vous obéirai en tout !
CRESPO
Seulement, veuillez, je vous prie, l'excuser s'il est un peu gauebe pour vous servir. 11 a été élevé au village; la charrue, la pelle, la fourche, sont les seuls livres qu'il connaît; et dans ces livres l'enfant n'a pu apprendre ni le bel usage du monde, ni le langage des cours.
don LorE.
Maintenant que le soleil a perdu de sa force, il est temps que je parte.
JUAN
Je vais voir, seigneur, si l'on amène votre litière.
Il sort.
Entrent INÈS et ISABELLE.
ISABELLE
Ce n'est pas bien à vous, seigneur, de partir comme cela, sans daigner prendre congé de personnes qui ne désirent rien tant que de vous servir.
DON LOPE
Je ne serais point parti sans vous baiser la main et sans vous prier de me pardonner la liberté que je veux prendre, et que vous me pardonnerez, sans doute, en songeant que ce n'est pas celui qui fait le don qui oblige, mais celui qui auparavant a rendu service. Ce bijou, bien qu'entouré de diamans, n'est pas digne de vous être offert; mais je vous prie de l'accepter et de le porter par égard pour moi.
ISABELLE
Je suis fâché, seigneur, qu'il vous soit venu à l'idée de récompenser aussi généreusement notre hospitalité; c'est nous-mêmes qui vous avons des obligations pour l'honneur que vous avez bien voulu nous faire.
DON LorE.
Ce n'est pas là une récompense; ce n'est qu'un léger témoignage d'amitié.
22* L'ALCADE DE ZALAMËA.
ISABELLE
A ce litre seul je le reçois. — Permettez, seigneur, aue ;e voui recommande mon frère, puisqu'il a été assez heureux pouf que wis l'admettiez au nombre de vos serviteurs.
Enlrc JUAN.
DON LOPE
Je vous le répète, soyez pour lui sans inquiétude* il est avec moi.
JU.YV.
Seigneur, la litière est prête.
dox LorE, à Crespo.
Demeurez avec Dieu !
Que lui-même vous garde!
DO.V LOPE
Adieu, bon Pedro Crespo.
crespo.
Adieu, noble seigneur don Lopc.
don LOPE Qui vous aurait dit, le premier jour que nous nous sommes vu» ici, que nous deviendrions si bins amis pour la vie?
CRESPO
Moi, seigneur, je l'aurais dit, si j'eusse pu àeviner que vi-us étiez....
DOX LOPE.
Eh ! pour Dieu ! achevez donc.
crespo, achevant sa phrase.
Un fou de si bonne espèce.
Don Lope s'en va.
CRESPO
Pendant que le seigneur don Lope fait ses préparatifs pour monter dans sa litière, écoute, mon fils, ce que j'ai à te dire en présence de ta sœur et de ta cousine. — Grâces à Dieu, Juan , tu sors d'une famille honnête et sans tache, mais tout-a-fait plébéienne. Je te dis l'un comme l'autre : l'un, pour que tu ne conçoives pas une telle méfiance de toi-même que tu n'oses aspirer à t' élever, par ta bonne conduite, au-dessus de ce que tu es; l'autre pour que tu n'oublies jamais ce que tu dois être. Dans cette double vue, sois toujours modeste, et toutes tes actions seront réglées par la prudence, et tu ne connaîtras pas certains ennuis qui sont •« desespoir de l'orgueilleux. Combien d'hommes, qui avaient de nombreux défauts, les ont rachetés par la modestie! et combien d'autres, d'ailleurs très-estimables, se sont fait haïr pour leur orgueil! Sais poli avec tout le monde, sois affable et généreux; car avec d»s saluts et de l'argent on se fait beaucoup d'amis, et tout l'or des Indes, toute* les richesses qu'enferme le sein des mers, ne valent pas l'avantage d être aimé... Ne parle jamais mal des femmes, pas même de celles
JOUlUNàc. xxt àCÉ.XE IV. 225
de la plus basse classe: tontes sont dignes de nos égards; c'est d'elles que nous sommes nés... Ne te bats point pour des bagatelles. Toutes ïes fois que je vois dans les villes des gens qui enseignent à tirer des armes , je me dis à part moi : « Ce n'est point là l'école que je voudrais ; ce n'est pas à se battre avec adresse, avec habileté, avec élégance, que les hommes devraient apprendre, mais a connaître les justes motifs pour lesquels ils doivent se battre ; et s'il y avait un maître qui donnât des leçons de ce genre, tous les pères de famille, j'en suis sûr, lui confieraient leurs enfans. » Avec ces conseils , et l'argent que je t'ai donné pour ton voyage et pour te faire habiller en arrivant , avec la protection du seigneur don Lope, et enfin avec ma bénédiction, j'espère, mon fils, Dieu aidant, que je te verrai un jour dans une meilleure position. Adieu , mon enfant, adieu; car je sens que je m'attendris en te parlant.
JUAX.
Mon père, vos paroles resteront à jamais gravées dans mon cœur, et de ma vie elles n'en sortiront. Permettez que je baise votre main. Et toi, ma sœur, embrasse-moi. J'entends partir la litière du seigneur don Lope, et je cours le rejoindre. i
ISABELLE
Je voudrais te retenir dans mes bras.
JUAX.
Cousine, adieu.
INÈS
Je n'ai pas la force de te rien dire. Mes larmes te parlent pour moi. Adieu.
CRESPO
Allons, pars vite. Plus je te vois, plus je suis fâché que tu noui quittes. Et si je n'avais pas donné ma parole...
JUAN
Que le ciel demeure avec vous tous !
CRESPO
Et qu'il soit avec toi, mon enfant!
Juan sorL ISABELLE.
Que vous avez été cruel, mon père !
CRESPO
A présent qu'il n'est plus là, devant mes yeux, je me sens moin» iffligé... Après tout, que serait-il devenu en restant avec moi? Ne gerait-il pas devenu peut-être un fainéant, un mauvais sujet? Il vaut bien mieux qu'il aille servir le roi.
ISABELLE
Je regrette qu'il parte ainsi de nuit.
CRESPO
Voyager de nuit, pendant l'été, ce n'est pas fatigue, mais plaisir; *t il importe qu'il rejoigne don Lope au plus tôt. {A part.) J'ai beau vouloir faire le brave, cet enfant m'a tout attendri.
226 L'ALCADE DE ZÀLANEÀ.
ISABl
Rentrons, mon père, je vous prie.
ixès.
Puisque nous n'avons plus les soldats, restons encore un moment sur la porte, et jouissons de la fraîcheur de la soirée. Les voisins vont sans doute également sortir de leurs maisons.
CR.ESPO.
A l.i \<;rité, je ne désire pas rentrer non plus, moi; car d'ici je vois li' chemin qu'a suivi mon enfant, et il me semble que lui-même je le vois marcher. — Inès, apporte-moi un siège.
INES.
Voila un petit banc.
ISABELLE
On dit que cette après-dinée la municipalité a fait l'élection des magistrats.
CRESPO
C'est toujours ici, au mois d'août, qu'ont lieu les élections.
Pedro Cresj>o, Isabelle et Inès 8'asseyent.
Entrent, de l'autre côté, LE CAPITAINE, LE SERGENT, REBOLLEDO, L'ÉTINCELLE et dos Soldats.
LE CAPITAINE
Ne faites pas de bruit. Avance, loi, Rebolledo, et va-t'en avertir la servante que je suis ici.
KEBOLLEDO.
J'y vais. Mais que vois-je? Il y a du monde devant sa porte!
LK SEKGENT.
Et moi, aux reflets de la lune qui éclaire leurs visages, il me semble reconnaître Isabelle.
LE CAPITAINE
Oui! mieux encore que la lune, mon cœur me dit que c'est elle. Nous arrivons au moment favorable; et si nous avons du cœur, nou* n'aurons pas à regretter d'être venus.
LE SEKGENT.
Capitaine, permettez-vous un conseil?
LE CAPITAINE
Non.
I î: SEHGENT.
En ce cas, je ne vous le donnerai pas; faites tout ce que vous roudrez.
LE CAPITAINE
.1'- m'approche hardiment, et j'enlève Isabelle. Vous, l'épée au poing, empêchez qu'on ne me suive.
LE SERGENT
- rjiif nous sommes venus, c'est pour vous obéir.
LE CAPITAINE
Ne l'oubliez pas : le rendez-vous est dans la forêt voisine, h main droite en quittant la route.
REBOLLEDO.
L'Étincelle?
i/ÉTINCFILE.
Quoi?
REBOLLEDO.
Garde les manteaux.
l'étincelle, à part.
Quand on va se battre comme quand on va nager, le mieux est de garder les habits.
Je veux arriver le premier.
CKESPO.
Nous avons assez respiré le frais ; rentrons.
LE CAPITAINE
Allons! à moi, mes amis!
Il so précipite sur Isabelle,
Isabelle, éperdue.
Ah! traître!... Que voulez-vous donc, seigneur?
le CAPITAINE.
C'est une fureur, un délire d'amour!
Il l'enlève el sort.
Isabelle, du dehors.
Ah! traître... Mon père !
CRESPO
Ah! les lâches !
Isabelle, du dehors.
Mon père!
INÈS
Je rentre.
CKESPO.
Hélas! vous avez profité de ce que j'étais sans épéc, misérables, infâmes, traîtres !
REBOLLEDO.
Retirez-vous, ou vous êtes mort !
Que m'importe la vie quand on m'a ravi l'honneur?... Ah! si j'avais une épée!.... N'ayant pas d'armes, à quoi me servirait de les poursuivre?... et si je vais chercher mes armes, pendant ce temps je les perds de vue !... Que faire, cruel destin? De toute manière le danger est le même.
INÈS rentre avec une épée.
INÈS
Tenez, voilà votre épée.
Ille tort.
*2S L'ALCADE DE ZALAMÉA.
CRESPO
Cette épée vient à propos.... .Maintenant, je pourrai sauver mon honneur, puisque je puis les poursuivre... Lâchez votre proie, infâmes traîtres!... J'aurai ma uile, ou il m'en coûtera la vie.
LE SERGENT
Tous tes efforts seront inutiles; nous sommes en nombre.
CRESPO
.Mes malheurs sont en nombre aussi; et tous combattent avec moi :... Mais, hélas ! la terre manque sous mes pas.
Il tombe.
REBOLLEDO.
Tuons-le.