‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 139 sur 156 · DES SOLDATS · texte numérisé non relu

DES SOLDATS

Seigneur?

CLOTALDO.

Otez-leur à tous deux ieurs armes, et bandez-leur les yeux, afin qu'ils ne voient pas où on les emmène.

ROSAURA.

Voici mon épée. C'est à vous seul que je la remet?, car vous êtes ici le chef; et je ne voudrais pas la rendre à un homme moins considérable.

clairon.

Pour la mienne, je puis vraiment la rendre au premier venu. [Aux soldats.) Tenez, prenez.

ROSAURA ■

Et si je dois mourir, je veux, en reconnaissance de cette grâce, vous laisser ce gage d'un grand prix, à cause du héros qui l'a portée. Gardez-la bien, je vous le recommande; car si je ne sais pas précisément quel secret est attaché à cette épée, je sais qu'elle enferme de grands mystères, et je savais que je pouvais compter sur elle pour venir en Pologne me venger d'un affreux outrage. clotaldo, à part.

Saints du ciel ! qu'est ceci ? Mes ennuis, mes peines, mes chagrins pouvaient donc augmenter! [A Rosaura.) Qui te l'a donnée, cette épée ?

ROSAURA.

Une femme.

CLOTALDO.

Son nom?

ROSAURA.

Je dois le taire.

CLOTALDO.

Dis-moi donc au msins sur quoi tu te fondes pour penser qu'il y ait un secret en cette épée?

ROSAURA.

La personne qui me l'a donnée m'a dit : « Pars pour la Pologne, et tâche, par ruse et adresse, que les nobles et les principaux du

1 En.cITct, l'Humilité el l'Orgueil [la Humlvlad el la Sobcrbia] i<Mi»«»t scuveul eu rôle dans les autos de Calderon.

8f6 TA VIK EST UN SONGE.

pays te voient cette épée; car, par ce moyen, tu trouveras auprès de l'un d'eux secours et protection » Mais, dans l'idée que ce seigneur était peut-être mort, on n'a point voulu me le nommer.

CLOTALOO, à part.

Que le ciel me protège! qu'ai-je entendu? U m'est impossible de dire si une pareille aventure est la vérité ou une fiction. C'est bien la l'épéc que je laissai à la belle Violante en promettant que celui qui me la rapporterait me trouverait avec le dévouement d'un fils et la tendresse d'un père... Que dois je donc faire dans une situation si difficile, alors que celui qui m'apporte cette épée qui doit être si puissante sur moi, arrive frappé d'une sentence de mort?... Quelle position cruelle! quelle affreuse destinée! 0 inconstance de la Ici lune!... C'est mon fiis! c'est bien lui! ce gage me le garantit et mon cœur nie l'assure; mon cœur qui tressaille de joie dans ma poitrine, comme pour s'élancer vers lui; mon cœur qui (semblable au prisonnier, lequel, entendant du bruit au dehors et ne pouvant s'échapper, se précipite à la fenêtre, afin de voir ce qui se passe), dans l'impuissance où il est de sortir de mon cein, monte vers mes yeux, qui sont en quelque sorte la fenêtre de mon âme, et s'en échappe en des larmes pleines de douceur... Que faire, grand Dieu? que faire ?.. Le conduire au roi? hélas! c'est le conduire a la mort. Le snustraire aux yeux du roi? je ne le puis comme loyal vassal... D'un côté l'amour paternel m'implore, d'un autre côté la loyauté me commande... .Mais pourquoi hésiter? la fidélité que je dois au roi ne doit-elle point passer avant ma tendresse pour mon fils? Que ma loyauté ne subisse donc aucune atteinte, et qu'il advienne de mon fils ce que le sort voudra... D'ailleurs n'a-t-il point dit. tout à l'heure qu il venait se venger d'un outrage? Or l'homme outragé n'est-il pas un infâme? or un infâme peut-il être mon fils, peut-il ôtre formé de mon sang?... Mais, d'autre part, s'il lui est arrivé quelqu'un de ces malheurs auxquels nous sommes tous exposés, — car l'honneur est chose si délicate qu'un souffle le ternit et qu'une le l'enlève, — que pouvait faire de plus l'homme le plus généreux, que de venir, à travers tant de périls, chercher réparation et - ance? Oui, c'est mon fils, c'est mon sang; je le reconnais a son courage, à sa valeur... C'est pourquoi, dans l'incertitude où je suis le seul parti que j'aie à prendre, c'est d'aller au roi et de lui dire : a Voila mon fils, tuez-le. » Qui sait? peut-être le roi se laisser,i-t-il toucher en ma faveur, et alors, mon fils vivant, je l'aiderai a se venger; et si le roi, constant dans ses rigueurs, le condamne à mourir, il mourra du moins sans savoir que je suis son père. {A Iiosaura et à Clairon.) Suivez-moi, étrangers, et soyez persuadés qu'il est des hommes aussi malheureux que vous; car, en songeant à notre situation respective, je ne sais lequel vaut mieux de vivre ou de mourir.

ils sorleoi.

SCÈiNE II.

Page 1