SCÈNE rv
Même décoration qu'à la scène deuxième.
Entrent RICARDO et CELIO.
RICARDO
11 est trois heures ; il tarde beaucoup.
CELIO
Quand on est content, on oublie aisément les heures. Je parie que le capitaine se dit à présent que le soleil n'a jamais été si matinal, et qu'il s'est levé aujourd'hui plus tôt qu'à l'ordinaire.
RICARDO
Il se lève toujours trop tôt pour celui qui désire; mais pour celui qui a obtenu, il se lève souvent un peu tard.
CELIO
Il n'attendra pas sans doute que le soleil se montre à l'orient.
RICARDO
Il est trois heures.
CELIO
Je ne crois pas qu'Eusebio en dise autant.
RICARDO
C'est bien possible.
CELIO
Sais-tu ce qui m'est venu dans l'idée aujourd'hui ? C'est que Julia l'avait fait appeler.
RICARDO
Il le faut bien ; sans quoi se serait-il hasardé à escalader le couvent?
CELIO
N'as tu pas entendu du bruit de ce côté?
166 LA DÉVOTION A LA CHOiX.
R1CARDO
Oui.
CELIO
Eh bien! approche l'échelle.
Entrent par le haut EUSEBIO et JULIA '.
EUSEBIO
Laissez-moi; Julia, laissez-moi!
Quoi donc! lorsque touchée de tes soupirs, émue de tes prières, vaincue par tes instances, j'offensais Dieu doublement, et comme iieu et comme époux, lu t'enfuis soudain de mes bras, comme si lu dédaignais une victoire qu'heureusement tu n'as pas encore remportée. — Où vas-tu ?
EUSEBIO
Laissez-moi, vous dis-je. Je me suis échappé de vos bras parce que j'ai trouvé je ne sais quelle divinité qui s'y était déjà établie. Vos yeux lancent des flammes, vos soupirs sont de feu, chacune de vos paroles est un éclair, chacun de vos cheveux une foudre, et chacune de vos caresses un enfer, tant m'inspire de terreur cette croix que j'ai vue empreinte sur votre sein. C'est ce signe prodigieux qui m'a soudain glacé d'effroi. Et les cieux ne permettront pas qu'après les avoir déjà tant offensés, je perde le respect que je dois à la Cruix ; car si je la rends témoin de mes fautes, comment osera, je ensuite l'appeler à mon secours? Restez donc en religion, ô Ju lia! et ne pensez pas que ce soit de ma part indifférence ou dédain; car plus que jamais je vous adore.
JULIA
Ecoutez, arrêtez, Eusebio.
f.usf.bio, à part.
Voici l'échelle.
JULIA
Arrêtez, ou emmenez-moi avec vous.
EUSEBIO
Je ne saurais, puisque je m'éloigne de vous sans jouir de cette gloire que je désirais si vivement... {Il trébuche.) Le ciel me soit
en aide! je tombe...
Il tombe.
Ii If. A R 1)0
Qu'est-ce donc ?
à'e vovfz-vous pris l'air tout rempli de foudres enflammées? Pst voyez-vous pas le ciel tout ensanglanté qui semble s'appesantir sur
1 U faut mppoter ici qne le théâtre est partagé , pour ainsi dire , on doux étages , et que taodis que Ricanlo d Celio se tiennent dans la partie inférieure, F.uselùo et Julia rf>i>;rïa»i6ent dans la partie de la scène la plus élevée
»«of ? Si j ai irrité le ciel, comment pourrai-je me soustraire à sa fureur?... Croix divine, croix céleste, je te fais le solennel serment qu'en quelque lieu que je te voie, je m'agenouillerai dévotement pour réciter un Ave Maria.
Il se relève, et tous les trois s'en vont, eu laissant l'échelle appliquc'e contre le mur.
JULIA
Je demeure interdite et confuse. C'était donc là ta tendresse, ingrat?... c'était là ta passion, ton amour?... Tu as persévéré avec opiniâtreté jusqu'au moment où, à force de prières et de menaces, •^u as pu me soumettre ; et lorsque tu t'es vu mon maître, tu as fui Jevant ta victoire!... 0 ciel! je succombe! son mépris me tue, et, pour comble de malbeur, je recherche celui qui me tue de son mépris!... Lorsque Eusebio me sollicitait en pleurant, je ne l'écoutais pas; et maintenant qu'il me laisse, c'est moi qui cours après lui!... Nous sommes ainsi faites, nous autres femmes : nous dédaignons qui nous aime, et nous aimons qui nous dédaigne... Ce qui m'afflige, ce qui m'irrite, ce n'est pas de n'être pas aimée, c'est d'être délaissée... Voilà la place où il est tombé... je veux m'y précipiter après lui... Mais quoi! n'est-ce pas une échelle que je vois là?... Quelle pensée!... ô mon imagination, modère-toi, car une fois que j'aurai consenti, le crime est consommé... N'est-ce point pour moi qu'Eusebio a franchi les murs du couvent? j\'étais-je point Gère de voir qu'il eût bravé pour moi tant de périls? Pourquoi donc hésité-je? quelle crainte m'arrête?... Eh bien! moi, je franchirai ces murs pour sortir, comme il les a franchis pour entrer, et, comme moi sans doute, il se réjouira de voir que pour lui j'ai bravé tant de périls... N'est-ce point là un consentement que je prononce?... Mais si Dieu a retiré de z ^i sa main, ne me pardonnera-t-il pas une faute inévitable à ma faiblesse?... Partons! {Elle descend les degrés de l'échelle.) Je perds le respect que jedoisaumonde, à l'honneur et à Dieu, lorsque je me lance les yeux fermés dans cette carrière de folie; je suis un mauvais ange tombé du ciel , je n'ai plus l'espoir d'y remonter, et je n'éprouve point de repentir!... Me voila hors de l'asile sacré qui me gardait, et le silence de la nuit, joint à l'obscurité, remplit mon âme de trouble et d'horreur... Qu'est-ce donc que je prétends, et où vais-je porter mes pas?... Mon imagination effrayée forme dans l'air des apparitions menaçantes, et j'entends comme la voix d'un écho qui m'accuse... Tout-à-l'heure, j'étais résolue, intrépide, et maintenant j'ai peur! mes pieds me semblent enchaînés, je crois sentir peser sur moi un poids immense, et mon sang est glacé dans mes veines... N'allons pas plus loin, retournons au couvent. Là, je confesserai ma faute , et j'en demanderai pardon au ciel; et ce pardc*i, je l'obtiendrai sans doute; car •s sables de la mer n'égalent pat en nombre les pèches que Dieu
dans sa clémence a pardonnes... J'entends des pas... retirons-nous
an moment, et ensuite je remonterai sans que l'on me voie.
Elle s'éloigne.
Entrent RICARDO cl CELIO.
Kicvitno.
Eusebio, dans sa terreur, a oublié l'échelle... pourvu que nous la retrouvions!... Le jour va paraître, et il ne faudrait pas qu'on la \it contre ce mur.
Ils enlèvent l'échelle el s'en vont. Julia revient à l'endroit ou clail l'e'ehelle. JUI.IA.
Maintenant qu'ils sont partis, je pourrai remonter sans être vue... Mais quoi! l'échelle a disparu!... Peut-être était-elle plus loin... Mais non, elle n'est pas ici non plus. — 0 ciel! comment faire?... Mai- je te comprends, ciel puissant! tu me fermes toute entrée vers toi; car au moment où, touchée de repentir, je voulais remonter, tu me rends le retour impossible. — Eh bien! puisque tu m'abandonnes, puisque tu me repousses, j'accepte fièrement ma destinée; et tu verras mon désespoir de femme remplir le monde d'étonnement, le péché même d'épouvante, et l'enfer même de terreur !
JOURNÉE TROISIEME