‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 86 sur 156 · ON SOLDAT · texte numérisé non relu

ON SOLDAT

Allons, voilà-t-il pas que lu commences?

REBOLLEDO.

11 n'y a qu'un moment que ce maudit tambour a cessé de nous rompre la tête.

UN AUTRE SOLDAT

Il n'y a pas la de quoi te fâcher; il faut au contraire, selon moi, oublier la fatigue du chemin quand on arrive au village.

REBOLLEDO.

Je rne moque bien du village quand je suis à moitié mort! Et en supposant que j'y arrive vivant, Dieu sait si l'on nous permettra de nous y arrêter. Car tout aussitôt viendront les alcades, qui diront au

■ Il y a en Espagne deux villages du nom de Zalaméa, l'un situe dans la province de Seville, l'autre dans la province d'Esiramadure. Il s'agit ici du second.

JOURNÉE I, SCENK J. 187

commissaire que si l'on peut passer plus loin ils donneront ce qu'il faudra. D'abord le commissaire répondra que cela est impossible, que la troupe est harassée; mais si le conseil a de l'argent, il nous dira : « Seigneurs soldats *, il y a un ordre de ne pas s'arrêter; ne perdons pas de temps, marchons. » Et nous, pauvres malheureux, nous obéirons sans répliquer à un ordre — qui est, en vérité, pour le commissaire un ordre monacal, et pour nous un ordre mendiant'-. Mais, vive Dieu! si j'arrive aujourd'hui àZalaméa et que l'on veuille aller plus loin, on aura beau faire et beau dire, on partira sans moi ; et après tout, sans me flatter, ce ne sera pas mon premier coup de tête.

PREMIER SOLDAT

Ce ne sera pas non plus le premier qui aura coûté la vie à un pauvre soldat; surtout aujourd'hui que nous avons pour chef don Lope de Figucroa, qui, s'il est justement célèbre pour son courage et sa valeur, n'est guère moins connu pour n'être pas tendre de son naturel; ne faisant que jurer d'une manière effroyable, n'épargnant pas même ses amis, et toujours prêt à vous expédier son monde sans autre forme de procès.

REBOLLEDO.

Vous l'avez entendu? — Eh bien, je n'en ferai pas moins ce que j'ai dit.

DEUXIÈME SOLDAT

Un simple soldat ne devrait pas s'y fier.

REBÛLLEPO.

Pour moi, je nie moque ue tout, si quelque enose m'inquiète, c'est pour cette pauvre petite qui accompagne notre personne.

Il montre l'Étincelle.

Seigneur Rebolledo, ne vous affligez pas pour moi ; vous le savez, j'ai du poil au cœur, et cette pitié m'humilie. Si je suis venue avec la troupe, ce n'est pas seulement pour marcher avec elle, mais pour supporter bravement toutes les peines du métier. Sans cela, si j'avais voulu mener une vie douce et facile, je n'aurais certes pas laissé la maison du régidor, où rien ne manque, car, durant tout le mois d'exercice, les cadeaux y pleuvent, et alors les régidors n'y regardent pas de si près. Et puisque j'ai mieux aimé venir sous le drapeau, marcher et souffrir avec Rebolledo... Mais à quoi donc pensestu là?

REBOLLEDO.

Vive le ciel ! tu es la perle des femmes.

1 Le soldat {soîdado) jouissait alors en Espagne d'une grande conside'ration. Cervantes, Lope de Vega et Calderon, tons trois d'excellente famille, avaient été soldat*. Voyez les notes qui suivent la Notice générale.

' Nous avons joué exprès sur le double sens du mot ordre, comme dans l'espagnol. Du reste, uu ordre monacal était en Espagne le symbole de l'abondance; tout au contraire d'un ordre mendiant , qui était la personnification dé la misère.

188 L'ÀLCÀDEDE ZW.AMEA.

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