GEORGES, LA COMTESSE
LA COMTESSE, très émue, se soutient à peine. (Georges approche un
fauteuil pour elle.)
Monsieur, j'ai perdu mon enfant pendant la guerre, j'ai bien le droit de vous demander où vous avez trouvé celui-ci.
Je vais vous répondre, madame. Le lendemain de la bataille de Freschwiller, on avait incendié un village, Saint-Valfrey. J'étais accouru pour porter secours aux paysans. L'enfant restait seul, vivant, au milieu des décombres. Je ne sais par quel miracle... Je le vois encore avec ses vêtements blancs, ses cheveux blonds, ses grands yeux épouvantés. Il ne criait pas, il n'appelait pas... Je le pris dans mes bras, je l'emportai dans ma tente... c'était ma part de butin... depuis, il ne m'a pas quitté.
LA COMTESSE
Et ses parents, vous n'avez pas cherché ?
GEORGES
J'ai fait ma déclaration au maire du village. Dans de pareils moments, pense-t-on à tout?
LA COMTESSE
Eh bien, moi i je suis la comtesse de Lanfeld.
GEORGES
La veuve du général ?... -
LA COMTESSE
J'habitais Freschwiller. Mon mari a demandé à voir son fils le matin de la bataille. En revenant, Frantz ne parlait que de son père... Il a voulu peut-être retourner près de lui. Il a disparu 1 Je ne comprends pas que vous n'en ayez rien su.
GEORGES
J'ai été blessé, fait prisonnier, deux jours après. J'ai confié l'enfant à mon ordonnance qui me l'amenait tous les matins. Pauvre petit ! Il apportait son sourire à ma douleur. Je l'avais arraché à la mort... Il me semblait qu'à mon tour je lui devais la vie !
LA COMTESSE
Monsieur, vous ne doutez plus qu'il soit à moi. Appelez-le, que je l'embrasse.
GEORGES
11 me faut pourtant d'autres preuves que celles d'une douleur qui peut s'égarer.
LA COMTESSE
Des preuves?... Mais vous les avez toutes!,.. Il s'appelait Frantz, il avait trois ans, il portait des vêtements blancs, vous l'avez trouvé le jour de la bataille..
GEORGES
Le lendemain seulement... et à quatre lieues i...
LA COMTESSE
A quatre lieues 1... Cest bien facile à comprendre! Un autre l'aura emmené avant vous... ou bien, il se sera perdu en voulant retrouver s'a route. Allez le chercher allez le chercher, je le veux 1... Je vous en supplie!
GEORGES
Il ne vous a pas reconnue !
LA COMTESSE
Il était si petit... les enfants oublient!... Mais vous verrez qu'il me reconnaîtra !
GEORGES
Si vous vous trompiez !
LA COMTESSE
Est-ce que les mères se trompent?... Tout me dit que c'est lui! Je lui parlerai, je réveillerai sa mémoire. Laissez-le venir. Ne me refusez pas cela !... Au nom du ciel, vous ne pouvez me refuser cela!
GEORGES
Je vais l'appeler : mais permettez-moi de l'interroger moi-même. {Il va à la fenêtre.) — Frantz, viens!...
LA COMTESSE, à part.
Mon Dieu ! après tant de larmes 1 Elst-ce bien vrai, un tel bonheur ?