‹ Théâtre de campagneChapitre 33 sur 97 · VERMOUTH, ADÉLAÏDE · texte numérisé non relu

VERMOUTH, ADÉLAÏDE

VERMOUTH, à la cantonade.

Que c'est convenu, sargent, et que nous nous retrouverons devant les singes. (Au public.) Je préfère le Jardin des Plantes aux Tuileries, à cause des animaux... les singes, surtout... Ils m'amusent, ces animaux-là. (Apercevant Adélaïde,) Cre'die' ! la jolie femme !... C'est particulier, ça, mais je ne peux pas voir une jolie femme sans penser que je suis du sexe galant. {Il passe devant Adélaïde en toussant et en frisant sa moustache.^

ADÉLAÏDE, à part.

Comme ii me regarde !.,. Il me dévore, quoil

VERMOUTH, à part.

Différemment, avant de partir pour TAfrique, il ne me serait pas inférieur d'emporter une mèche de cheveux de cette jeunesse-là. (// retousse.) 5'ai beau tousser, elle ne lève pas l'œil de dessus son bouquin ! Ça n'est pas naturel... Quand une jeunesse a un livre ouvert devant les yeux et qu'un militaire passe dans les environs, ça n'est pas son livre qu'elle regarde... Chacun sait ça !... Nous vons bien voir !... (// passe derrière Adélaïde et jette un coup d'œil par dessus son épaule,) Qu'est-ce que je disais? Son livre est à renverse. (Il s'asseoit à Vextré^

mité du banc. Haut,) Vous prremettez que je me repose un brin, mademoiselle?

ADÉLAÏDE, minaudant

Le banc est à tout le monde.

VERMOUTH

Il est juste. Toutefois néanmoinsse que ma présence vous ccsjbligerait, que l'on est Français avant tout et que Ton irait planter sa tente ailleurs.

ADÉLAÏDE

Votre tante ?

Cest une expression qui se dit à l'armée de la guerre : autrement dit, que je ficherais mon camp... Que ça >me contrarierait souverainement, et même davantage, mais que je le ficherais.

ADÉLAÏDE, touchée.

Je ne vous renvoie pas, monsieur le militaire

VERMOUTH

Ah 1 que vous êtes bonne !

ADÉDAIDE

Depuis deux ans, chez un comte.

VERMOUTH, à part.

Hein? Elle fait des calembours... Nous vons rire tout à l'heure. (Il se rapproche d* Adélaïde,)

ADÉLAÏDE

Vous n'êtes pas bien ?

Il8 ADÉLAÏDE ET VERMOUTH.

VERMOUTH

Pardonnerez. Mais présentement que je suis mieux, l'approximation d'une jolie femme étant faite pour réjouir le cœur de tout soldat français.

Flatteur 1

Pour ça, non.

Pour ça, si.

ADÉLAÏDE

VERMOUTH

ADELAÏDE

VERMOUTH

Pour ça non. Que c'est la nature qui parle en moi, mademoiselle... Comment qu'on vous appelle?

ADÉLAÏDE

Adélaïde.

VERMOUTH

Tiens ! votre nom rime avec ophicléide, le plus bel instrument de notre musique, â nous autres militaires. Aimez-vous la musique militaire ?

ADÉLAÏDE Je l'adore. Elle porte au cœur.

VERMOUTH

Que c'est vrai tout de même qu'elle porte au sentiment, â preuve que, pas plus tard que ce matin, nous ons été à la parade, musique en tète, et que depuis ce matin je suis amoureux comme je ne sais pas quoi...

ADÉLAÏDE ET VERMOUTH. lig

peut-être plus... (// se rapproche encore d'Adélaïde,) Quel âge que vous avez ?

ADÉLAÏDE

Vingt ans.

VERMOUTH, soupirant.

La belle âge pour aimer, quoi !... Et d'où que vous êtes?

ADÉLAÏDE De Bischwiller, en Alsace.

VERMOUTH

Différemment que vous êtes Alsacienne. Moi je suis Tourangeau, pour ainsi que nous sommes quasi pays, et touchez là, sans vous commander.

ADÉLAÏDE

Je ne sais si je dois.

VERMOUTH

Bah I devez. (// lui prend la main et la ^ardeJ)

ADÉLAÏDE

Et vous, comment qu'on vous appell : ?

VERMOUTH

Moi, z'on m'appelJe Vermouth.

ADÉLAÏDE

Plaît-il ?

Vermouth, que je vous dis. C'est le nom que mon ca«

pitaine m'avait donné en Afrique, à cause que, tous les matins, je lui portais le sien : Flageolet Vermouth, vingt-neuf ans , trois campagnes , et médaillé. Deux blessures, reçues, l'une à la jambe, et l'autre... à Solférino ; mais toutes deux subsidiairement guéries, comme je pourrais vous le faire voir... si les lois de la pudeur

ne s'y opposaient. En ce moment, garnisonné au Mont- Valérien ; bon enfant, et surtout agréable avec le sexe, comme vous pourrez vous en convaincre, si vous prremettez que je cultive votre connaissance.

ADÉLAÏDE

Gageons que vous en dites autant à toutes les femmes.

VERMOUTH

Que je suis voltigeur, mais point volage, mademoiselle Victoire

ADÉLAÏDE, farieast.

Vous dites ?

VERMOUTH

Je dis que je suis voltigeur, mais point volage, mademoiselle Victoire.

ADÉLAÏDE

Mais je m'appelle Adélaïde.

VERMOUTH

Bigre I J'ai dit z'une bêtise I

ADÉLAÏDE

Vous voyez bien que vous me trompez déjà. {Uenfant pleure, Adélaïde le berce pour le rendormir.)

VERMOUTH

Permettez qu'on s'explique... J'ai dit : mademoiselle Victoire... {Cherchant une idée.) J*ai dit : mademoiselle Victoire parce que... parce que c'en serait une un peu flatteuse que de faire votre conquête, mademoiselle Ophicléide... (Se reprenant.) Adélaïde.

ADELAÏDE, apaisée.

Vous me faites l'effet d'un fier enjôleur, vous !

VERMOUTH, à part.

Le fait est que c'est assez bien trouvé. {Haut.) Voyons ! Que l'on ne rend pas sa menotte â ce pauvre Vermouth t

ADÉLAÏDE

Ah l ces hommes, c'est comme des mendiants, ça demande toujours quelque chose, (L'enfant repleure») Mais taisez-vous donc, monsieur le comte.

VERMOUTH

Le fait est qu'il est embêtant, votre mioche. C'est même une question que je me suis faite bien souvent. Pourquoi donc que ces gredins d'enfants pleurent toujours?

ADÉLAÏDE

Hein I Vous en voyez donc souvent ?

Oh ! quelquefois, dans le monde. {A part.) Elle sera jalouse. {Haut.)]Q disais : Pourquoi qu'ils pleurent toute la sainte journée, sauf l'heure des repas, s'entend?

122 ADÉI.aYdR et vermouth.

Qu'est-ce qu'on leur fait, je vous le demande? Est-ce que nous pleurons, nous autres ^

ADÉLAÏDE

Vous ne faites pas vos dents, vous autres. Monsieur le comte a la dentition difficile. Ça lui donne des petites coliques, ça...

VERMOUTH

Suffît, je comprends.

ADELAÏDE, regardant autour d'elle.

Allons 1 voilà sa sœur Camille encore partie, {Appelant,) Mademoiselle Camille!

VERMOUTH

Ah ! vous en avez encore une autre,

ADÉLAÏDE

Une plus grande; elle a déjà...

VERMOUTH

J'entends bien ; elle n'a plus de coliques.

ADÉLAÏDE

Je crains toujours qu'elle n'aille du côté des animaux.

VERMOUTH

Il n'y a pas de danger, puisqu'on ne les laisse pas communiquer avec le public... Différemment, mademoiselle Ophi... Adélaïde, que vous sortez le dimanche... pour aller voir madame votre tante ^

ADÉLAÏDE

Mais je n'ai pas de tante*

VERMOUTH

Eh bien, et moi donc. Que je serai votre tante et que je vous aimerai comme ma nièce, et même plus, si c'est votre idée, et que je vous attends demain devant la fosse à Tours.

ADÉLAÏDE

Je ne sais si je dois.

VERMOUTH

Bah! devez... Je connais, dans les environs du voisinage, un restaurant de premier choix...

ADÉLAÏDE

Je ne suis pas portée de dessus ma bouche, monsieur Vermouth, et si je consentais à venir, ça ne serait que pour le sentiment, et parce que je me fierais à la délicatesse d'un militaire qui ne voudrait pas subtiliser une jeunesse comme moi.

Vous subtiliser, mademoiselle Vict... mademoiselle Adélaïde! Mais j'aimerais mieux subtiliser toutes les femmes que d'en subtiliser une seule.

ADELAÏDE, reconnaissante.

Merci.

VERMOUTH

Et, le soir, nous irons au spectable. Aimez-vous le spectacle ?

ADÉLAÏDE Je Tadore. Surtout les ceux où Ton pleure. Je ne m'amuse jamais tant que quand je pleure.

VERMOUTH

Moi, dans les moments pleurards, je ne pleure pas; mais, pour être secoué en dedans, je suis secoué en dedans.

VOIX D'UNE MARCHANDE DE PLAISIRS, chantant.

Voilà r plaisir, mesdames, voilà Y plaisir l

VERMOUTH, à Adélaïde.

Voulez- VOUS me faire celui d'en accepter un ?

ADÉLAÏDE

Je ne voudrais pas vous enduire en dépense»

VERMOUTH

M'enduire I Mais pour vous être agréable, je me ruinerais avec volupté... Ohé la marchande!

ADELAÏDE

Non, monsieur Vermouth.

VERMOUTH

Que vous ne l'aimez donc pas, le plaisir?

ADÉLAÏDE

AhlsiîAhlsi!

VERMOUTH

Alors^ laissez-moi faire des folies pour vous... Ohé la marchande I {En sortant, il tire sa bourse de sa poche et laisse tomber un paquet de lettres,)

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