VERMOUTH, ADÉLAÏDE
VERMOUTH, à la cantonade.
Que c'est convenu, sargent, et que nous nous retrouverons devant les singes. (Au public.) Je préfère le Jardin des Plantes aux Tuileries, à cause des animaux... les singes, surtout... Ils m'amusent, ces animaux-là. (Apercevant Adélaïde,) Cre'die' ! la jolie femme !... C'est particulier, ça, mais je ne peux pas voir une jolie femme sans penser que je suis du sexe galant. {Il passe devant Adélaïde en toussant et en frisant sa moustache.^
ADÉLAÏDE, à part.
Comme ii me regarde !.,. Il me dévore, quoil
VERMOUTH, à part.
Différemment, avant de partir pour TAfrique, il ne me serait pas inférieur d'emporter une mèche de cheveux de cette jeunesse-là. (// retousse.) 5'ai beau tousser, elle ne lève pas l'œil de dessus son bouquin ! Ça n'est pas naturel... Quand une jeunesse a un livre ouvert devant les yeux et qu'un militaire passe dans les environs, ça n'est pas son livre qu'elle regarde... Chacun sait ça !... Nous vons bien voir !... (// passe derrière Adélaïde et jette un coup d'œil par dessus son épaule,) Qu'est-ce que je disais? Son livre est à renverse. (Il s'asseoit à Vextré^
mité du banc. Haut,) Vous prremettez que je me repose un brin, mademoiselle?
ADÉLAÏDE, minaudant
Le banc est à tout le monde.
VERMOUTH
Il est juste. Toutefois néanmoinsse que ma présence vous ccsjbligerait, que l'on est Français avant tout et que Ton irait planter sa tente ailleurs.
ADÉLAÏDE
Votre tante ?
Cest une expression qui se dit à l'armée de la guerre : autrement dit, que je ficherais mon camp... Que ça >me contrarierait souverainement, et même davantage, mais que je le ficherais.
ADÉLAÏDE, touchée.
Je ne vous renvoie pas, monsieur le militaire
VERMOUTH
Ah 1 que vous êtes bonne !
ADÉDAIDE
Depuis deux ans, chez un comte.
VERMOUTH, à part.
Hein? Elle fait des calembours... Nous vons rire tout à l'heure. (Il se rapproche d* Adélaïde,)
ADÉLAÏDE
Vous n'êtes pas bien ?
Il8 ADÉLAÏDE ET VERMOUTH.
VERMOUTH
Pardonnerez. Mais présentement que je suis mieux, l'approximation d'une jolie femme étant faite pour réjouir le cœur de tout soldat français.
Flatteur 1
Pour ça, non.
Pour ça, si.
ADÉLAÏDE
VERMOUTH
ADELAÏDE
VERMOUTH
Pour ça non. Que c'est la nature qui parle en moi, mademoiselle... Comment qu'on vous appelle?
ADÉLAÏDE
Adélaïde.
VERMOUTH
Tiens ! votre nom rime avec ophicléide, le plus bel instrument de notre musique, â nous autres militaires. Aimez-vous la musique militaire ?
ADÉLAÏDE Je l'adore. Elle porte au cœur.
VERMOUTH
Que c'est vrai tout de même qu'elle porte au sentiment, â preuve que, pas plus tard que ce matin, nous ons été à la parade, musique en tète, et que depuis ce matin je suis amoureux comme je ne sais pas quoi...
ADÉLAÏDE ET VERMOUTH. lig
peut-être plus... (// se rapproche encore d'Adélaïde,) Quel âge que vous avez ?
ADÉLAÏDE
Vingt ans.
VERMOUTH, soupirant.
La belle âge pour aimer, quoi !... Et d'où que vous êtes?
ADÉLAÏDE De Bischwiller, en Alsace.
VERMOUTH
Différemment que vous êtes Alsacienne. Moi je suis Tourangeau, pour ainsi que nous sommes quasi pays, et touchez là, sans vous commander.
ADÉLAÏDE
Je ne sais si je dois.
VERMOUTH
Bah I devez. (// lui prend la main et la ^ardeJ)
ADÉLAÏDE
Et vous, comment qu'on vous appell : ?
VERMOUTH
Moi, z'on m'appelJe Vermouth.
ADÉLAÏDE
Plaît-il ?
Vermouth, que je vous dis. C'est le nom que mon ca«
pitaine m'avait donné en Afrique, à cause que, tous les matins, je lui portais le sien : Flageolet Vermouth, vingt-neuf ans , trois campagnes , et médaillé. Deux blessures, reçues, l'une à la jambe, et l'autre... à Solférino ; mais toutes deux subsidiairement guéries, comme je pourrais vous le faire voir... si les lois de la pudeur
ne s'y opposaient. En ce moment, garnisonné au Mont- Valérien ; bon enfant, et surtout agréable avec le sexe, comme vous pourrez vous en convaincre, si vous prremettez que je cultive votre connaissance.
ADÉLAÏDE
Gageons que vous en dites autant à toutes les femmes.
VERMOUTH
Que je suis voltigeur, mais point volage, mademoiselle Victoire
ADÉLAÏDE, farieast.
Vous dites ?
VERMOUTH
Je dis que je suis voltigeur, mais point volage, mademoiselle Victoire.
ADÉLAÏDE
Mais je m'appelle Adélaïde.
VERMOUTH
Bigre I J'ai dit z'une bêtise I
ADÉLAÏDE
Vous voyez bien que vous me trompez déjà. {Uenfant pleure, Adélaïde le berce pour le rendormir.)
VERMOUTH
Permettez qu'on s'explique... J'ai dit : mademoiselle Victoire... {Cherchant une idée.) J*ai dit : mademoiselle Victoire parce que... parce que c'en serait une un peu flatteuse que de faire votre conquête, mademoiselle Ophicléide... (Se reprenant.) Adélaïde.
ADELAÏDE, apaisée.
Vous me faites l'effet d'un fier enjôleur, vous !
VERMOUTH, à part.
Le fait est que c'est assez bien trouvé. {Haut.) Voyons ! Que l'on ne rend pas sa menotte â ce pauvre Vermouth t
ADÉLAÏDE
Ah l ces hommes, c'est comme des mendiants, ça demande toujours quelque chose, (L'enfant repleure») Mais taisez-vous donc, monsieur le comte.
VERMOUTH
Le fait est qu'il est embêtant, votre mioche. C'est même une question que je me suis faite bien souvent. Pourquoi donc que ces gredins d'enfants pleurent toujours?
ADÉLAÏDE
Hein I Vous en voyez donc souvent ?
Oh ! quelquefois, dans le monde. {A part.) Elle sera jalouse. {Haut.)]Q disais : Pourquoi qu'ils pleurent toute la sainte journée, sauf l'heure des repas, s'entend?
122 ADÉI.aYdR et vermouth.
Qu'est-ce qu'on leur fait, je vous le demande? Est-ce que nous pleurons, nous autres ^
ADÉLAÏDE
Vous ne faites pas vos dents, vous autres. Monsieur le comte a la dentition difficile. Ça lui donne des petites coliques, ça...
VERMOUTH
Suffît, je comprends.
ADELAÏDE, regardant autour d'elle.
Allons 1 voilà sa sœur Camille encore partie, {Appelant,) Mademoiselle Camille!
VERMOUTH
Ah ! vous en avez encore une autre,
ADÉLAÏDE
Une plus grande; elle a déjà...
VERMOUTH
J'entends bien ; elle n'a plus de coliques.
ADÉLAÏDE
Je crains toujours qu'elle n'aille du côté des animaux.
VERMOUTH
Il n'y a pas de danger, puisqu'on ne les laisse pas communiquer avec le public... Différemment, mademoiselle Ophi... Adélaïde, que vous sortez le dimanche... pour aller voir madame votre tante ^
ADÉLAÏDE
Mais je n'ai pas de tante*
VERMOUTH
Eh bien, et moi donc. Que je serai votre tante et que je vous aimerai comme ma nièce, et même plus, si c'est votre idée, et que je vous attends demain devant la fosse à Tours.
ADÉLAÏDE
Je ne sais si je dois.
VERMOUTH
Bah! devez... Je connais, dans les environs du voisinage, un restaurant de premier choix...
ADÉLAÏDE
Je ne suis pas portée de dessus ma bouche, monsieur Vermouth, et si je consentais à venir, ça ne serait que pour le sentiment, et parce que je me fierais à la délicatesse d'un militaire qui ne voudrait pas subtiliser une jeunesse comme moi.
Vous subtiliser, mademoiselle Vict... mademoiselle Adélaïde! Mais j'aimerais mieux subtiliser toutes les femmes que d'en subtiliser une seule.
ADELAÏDE, reconnaissante.
Merci.
VERMOUTH
Et, le soir, nous irons au spectable. Aimez-vous le spectacle ?
ADÉLAÏDE Je Tadore. Surtout les ceux où Ton pleure. Je ne m'amuse jamais tant que quand je pleure.
VERMOUTH
Moi, dans les moments pleurards, je ne pleure pas; mais, pour être secoué en dedans, je suis secoué en dedans.
VOIX D'UNE MARCHANDE DE PLAISIRS, chantant.
Voilà r plaisir, mesdames, voilà Y plaisir l
VERMOUTH, à Adélaïde.
Voulez- VOUS me faire celui d'en accepter un ?
ADÉLAÏDE
Je ne voudrais pas vous enduire en dépense»
VERMOUTH
M'enduire I Mais pour vous être agréable, je me ruinerais avec volupté... Ohé la marchande!
ADELAÏDE
Non, monsieur Vermouth.
VERMOUTH
Que vous ne l'aimez donc pas, le plaisir?
ADÉLAÏDE
AhlsiîAhlsi!
VERMOUTH
Alors^ laissez-moi faire des folies pour vous... Ohé la marchande I {En sortant, il tire sa bourse de sa poche et laisse tomber un paquet de lettres,)