SCÈNE CINQUIÈME
UADAME DE BELLAMARE, DORTHEZ, MIETTE.
MADAME DE BELLAMARE
Nous voici, cher ami.
Et Cyprienne ?
MADAME DE BELLAMARE
En bas, dans la voiture.
DORTHEZ
Je vous attendais. Votre appartement est prêt.
MADAME DE BELLAMARE
Dorthez ! Quel chagrin ! Ma fille est perdue \
DORTHEZ, avec une gaîté affectée.
Tout n'est pas désespéré. De quel mal souffre-t-elle ?
MADAME DE BELLAMARE
Bizarre, moa cher ami, on ne peut plus bizarre. Elle devient pâle, plus pâle de jour en jour. Elle maigrit, ne mange rien, ne paile pas, et ne dort jamais. A quelque
LA BETE NOIRE. l8,
heure qu'on entre dans sa chambre, on la trouve éveillée et pleurant. Rien ne peut la distraire.
DORTHEZ
Et que vous dit votre médecin ?
MADAME DE BELLAMARE
Il craint pour la poitrine ! Je suis bien malheureuse !
DORTHEZ
Allez la chercher, chère amie. Nous l'installerons ici, en attendant que tout soit terminé dans votre appartement.
MADAME DE BELLAMARE
Je reviens. (Elle sort.)
DORTHEZ, à Miette.
Miette, veillez bien à ce que mademoiselle Cyprienne ne manque de rien, et qu'il y ait toujours quelqu'un à sa portée en cas d'accident. Je vous la confie. Vous la soignerez comme ma... comme votre propre fille.
SCÈ^E SIXIÈME
CYPRIENNE, MADAME DE BELLAMARE, DORTHEZ, MIETTE
MADAME DE BELLAMARE, à Cyprienne.
Un peu de courage... tu n'as plus que quelques pas à faire.
l88 LA BÊTE NOIRE.
CYPRIENNE
Chère mère, soutiens-moi. Je ne puis plus faire un mouvement. Les forces me manquent.
DORTHEZ
Une nuit en chemin de fer ! Et vous n'avez rien pris ! Vite, Miette, quelque chose, un potage. Prenez mon bras, Cyprieniie. Appuyez fort. Ne craignez rien. Tenez, asseyez-vous dans ce grand fauteuil, au coin de la cheminée, en face de ce beau paysage. Pendant ce temps, votre mère ira présider à votre installation.
MADAME DE BELLAMARE
J'y vais, et je reviens. (Elle sort.)
DORTHEZ, à Miette qui rentre.
Cest bien, Miette, mettez tout cela, là, et allez aider madame de Bellamare. {Miette sort,)
CYPRIENNE
Que je suis lasse ! que tout est triste ici I Dans quel pays m'avez-vous donc menée, grand Dieu? En sortant de la gare, j'ai vu une toute jeune fille, blonde comme moi, grande comme moi, de mon âge, appuyée sur le bras de sa mère, marchant à pas lents, la bouche couverte d'un bandeau noir. Docteur ! si c'est comme cela qu'on doit me voir, faites-moi retourner à Paris, où j'étais si heureuse.
DORTHEZ
Tout cela ce sont des folies !
CYPRIENNE
Ah I il ne me reste plus d'espoir, je le sens bien.
DORTHEZ
Mais, enfin 1 qu'avez-vous ? D'où soufifrez-vous ?
CYPRIENNE
Je n'en sais rien. Je suis faible et je m'en vais. Chei docteur, je suis bien malheureuse! (Elle fond en larmes.)
DORTHEZ
Vous m'effrayez! Est-ce quelque chose que vous puissiez me dire? (A part.) Diable! [Haut.) Avez-vous un secret que vous cachiez à votre mère et qui puisse m'être confié? Un me'decin, c'est plus qu'un confesseur. [A part,) Elle me fait véritablement trembler, cette petite. (Haut,) Parlez, parlez, je vous en prie. Ayez un peu de confiance.
CÏPRIENNE, qui le regarde un instant hésitante.
Non ! mon cher docteur, je n*ai rien à vous dire. Je souffre, voilà tout.
DORTHEZ, à part.
Tout ceci est bien bizarre. (Haut.) Un instant, mon enfant, je reviens tout de suite. Je vais voir si vous ne pourrez pas monter chez vous dans un instant. {A part.) La mère me donnera peut-être le mot de cette énigme. (// sort.)