SCÈNE TREIZIÈME
LES MEMES, moins FRANÇOIS.
FOSA CARMEN, à part.
Il faut absolument que cette fille (Elle désigne Louisette,) ignore le ridicule auquel je viens de m'exposer... Un petit mensonge est nécessaire... (Haut.) Louiseite, qui crois-tu que soit l'individu qui sort d'ici ?
LOUISETTE
Mais François !.., madame... un domestique.
ROSA CARMEN
Erreur !... C'est un sous-préfet.
LOUISETTE
Je me disais aussi : cet homme-là n'a rien de ce qu'i faut pour l'emploi de valet de chambre,
ROSA CARMEN
Que lui manque-t-il donc, Louisette ?
LOUISETTE, se rengorgeant.
La distinction... madame !
Rideau.
Monologue
Par m. le Comte W. SOLLOHUB
Le décor représente une chambre d'enfant. -^ Au fond, porte donnant sur une terrasse, — Fauteuil avec une grande poupée assise. — Grand portrait représentant une femme septuagénaire» — Joujoux, bibelots de petite fille y etc,... etc..
Marie, paraissant sur la terrasse et regardant avec épouvante
derrière elle.
La seconde fois... oui... oui... c'est pour la seconde fois... Le voilà bien... derrière le moulin, au-dessus du ruisseau... Il brillej il voltige... il hésite comme s'il cherchait quelque chose... Ah! Il a disparu... Non, le voilà encore!... J'ai peur!... Qu'est-ce que cela signifie?... Une flamme sans brasier, une lueur sans motif, une petite étincelle qu'une étoile a fait tomber et qui vagabonde au-dessus des champs. Cela se nomme un feu follet. Le docteur m'a expliqué le phénomène au point de vue de la physique, si longuement et si bien, que je n'y ai rien compris... Je crains de me retourner... Il doit être encore là... {Elle se retourne craintivement^) Non... grâce au ciel 1... Il a disparu . . . Enfin ! {Elle descend la scène,)
Pourtant, c'est très joli, très gracieux... un feu follet... c'est fantastique! c'est insaisissable, c'est brillant... Ce
n'est pas un corps; c'est peut-être une âme... Mais d*où? Pourquoi?... Quelle vilaine chose que la crainte ! quelle chose humiliante ! Mais comment ne pas craindre, quand il s'agit de ceux qu'on aime?... Je suis furieuse contre grand' maman!... Qu'avait-elle besoin de raconter cette vilaine légende !... et pourquoi Oscar lui fait-il des questions absurdes?... Dernièrement nous étions sur la terrasse... La nuit était tiède, étoilée, solennelle... Nous étions silencieux, heureux de respirer, grand'maman, le docteur, Oscar et moi... C'est si beau, une belle nuit d'été l... Voilà que tout à coup nous voyons une petite lumière courir toute seule comme une folle au-dessus des gerbes de la moisson... Grand'maman, dans son fauteuil, regardait avec ses yeux bleus, si tristes et si doux... — « Tiens, dit-elle, voilà un feu follet 1 » Le docteur commence là-dessus une dissertation... et cet insupportable Oscar qui dit : t Madame, est- il vrai qu'il y a une lé- « gende dans le pays sur ces petits feux-là ?» — a Oui, « mon enfant, répond grand'mère, une légende à la- « quelle croient tous les cœurs- simples, à laquelle j'ai € la faiblesse de croire moi-même, car je suis superstitt tieuse, mes enfants, comme tous ceux qui vivent tou- « jours à la campagne... Cette légende dit que, si l'on « voit trois fois de suite un feu follet, on doit mourir « incessamment soi-même, ou perdre un être cher... a Ceci est un avertissement pour moi. Mais je ne t peux pas aller encore me reposer définitivement... € Il me reste quelque chose à faire dans la vie, « a-t-elle ajouté... Rentrons, mon enfant, rentrons!.,. » Puis elle nous a regardés tous les deux, Oscar et moi, et nous sommes rentrés... J'ai couru dans ma chambre et j'ai pleuré deux heures avant de m'en-
dormir... Mon Dieu! Pourquoi faut-il que tout passe, que tout finisse?... Grand'maman s'en ira d'abord, puis le docteur... Oscar deviendra vieux; je deviendrai vieille, laide, ridée, bossue, affreuse... c'est abominable!
..• Pourquoi ne pourrions-nous pas toujours rester comme nous sommes r Grand'maman toujours dans son fauteuil, moi toujours à travers champs... Oui! mais cela ennuierait grand'maman . . . Elle aussi voudrait être jeune... Qui sait?... Mais alors, pourquoi vivre, s'il faut passer devant tout, et ne s'arrêter devant rien?
Bon! Voilà que je divague maintenant... Si les jeunes filles organisaient l'Univers, ce serait joli!... J'ai bien besoin de me tourmenter de choses que personne ne comprend... C'est bête d'être poltronne!... D'ailleurs, Oscar n'est pas superstitieux... Il est de son siècle... Je veux être une femme forte, et pour commencer, je vais vaquer a mes occupations habituelles. {Elle s'adresse à la poupée.)
Bonjour, mademoiselle Mimi... Je vous demande pardon de ne vous avoir pas encore présenté mes hommages... Avez-vous été bien gentille pendant mon absence? Avez-vous étudié votre leçon? Je suppose que vous n'avez pas oublié que le professeur d'histoire doit venir demain de la ville et que nous aurons un examen général? Je suis sûre que vous avez peur... Fi! mademoiselle, c'est un vilain sentiment. Nous allons, s'il vous plaît, répéter un peu votre leçon, et, si je suis contente de vous, je vous emmènerai demain à la promenade. D'abord, je vous prie de vous asseoir convenablement. Vous avez dans voire maintien une raideur qui commence à me déplaire, je vous en avertis. Je vous prie de vous placer devant moi avec le respect que comporte la gravité de
la circonstance... (Elle arrange la poupée,) Là! Comme cela... Cest mieux maintenant... Veuillez me répondre... Voyons !... Qui a fondé la monarchie française ? — Pharamond. — Bien!... En quelle année?— En quatre cent vingt. — Bien!... Combien comptons-nous en France de races de rois? — Trois races : les Mérovingiens, les Carlovingiens et les Capétiens. — C'est cela... D'où vient le nom des Mérovingiens? — De Mérovée, qui fut le troisième roi. — Pourquoi la dynastie a-t-elle été nommée du nom du troisième roi, et pas du premier?... Vous ne le savez pas?... Non! Non!... Je vous pardonne, parce que je ne le sais pas non plus... Nommez-moi les premiers Mérovingiens! — Pharamond, Clodion, Mérovée... (Hésitant.) Mérovée, Mérovée... Eh bien?... Mérovée, Clodion, Pharamond... Pharamond, Clodion... Mérovée. — Qu'est-ce que cela signifie? Vous le saviez ce matin. — Clodion, Clodion. — Prenez garde ! Je vais vous mettre en pénitence. — Mérovée, Mérovée... Ah! J'y suis. — Comment n'avez-vous pas honte, mademoiselle? vous avez oublié Chilpéric!.,. Je vous demande un peu si on oublie Chilpéric!... Voyons, ne pleurez pas... Je vois ce que c'est... Vous êtes fatiguée, Mimi... vous avez beaucoup couru aujourd'hui ; vous avez eu des émotions; vous avez vu des météores... Et puis, il se fait tard... Demain nous nous lèverons de grand matin, et avant que le maître n'arrive, nous relirons nos cahiers. Maintenant, vous allez m'aider à serrer nos petits effets. — Grand'maman me répète toujours que je dois être soigneuse. — Tu sais ce que j'ai découvert, Mimi? Grand'maman a un défaut, un grand défaut... Elle est avare!... Que veux-tu? Depuis douze ans que ma pauvre mère est morte, et que nous vivons ici comme des loups,
grand'maman n'a pas d'autre plaisir que de causer avec * ses hommes d'affaires... As-tu remarqué comme ils sont toujours laids, les hommes d'affaires?...
Comment ! Déjà dix heures 1 Et moi qui dois être debout avant le jour, pour cette malheureuse leçon!... Mademoiselle, nous allons nous retirer dans nos petits appartements, et je vous engage à ne pas vous permettre la moindre réflexion... Nous allons dormir, mais avant de nous coucher, nous ferons notre petit examen de conscience de la journée; grand'maman l'exige absolument... Je vais me confesser tout haut, Mimi, comme toujours, pour ne rien oublier... Maintenant, c'est moi qui aurai besoin de ton indulgence... (Elle s'assied sur un tabouret au pied du fauteuil sur lequel se trouve la poupée.) Je n'ai pas été sage aujourd'hui, Mimi... je n'ai pas été contente de moi... Le curé est venu ce matin avec sa vieille tête chauve et son nez barbouillé de tabac. J'étais sur le perron avec mon cerceau. Il m'a dit : (Le contrefaisant,) « Mademoiselle, « pourrais-je avoir l'honneur de présenter mes respects « à Madame la marquise? »... Sais-tu ce que j'ai fait? Je n'ai rien répondu du tout, mais j'ai commencé à remuer les lèvres, comme si je disais quelque chose... conime cela... Le curé, tu sais, est sourd comme un pot... Il m'a regardé tristement : (Elle le contrefait,) « Mademoiselle, ma surdité devient bien fâcheuse, bien « fâcheuse! »... Et moi, je suis allée courir avec mon cerceau comme une sans-cœur... Ensuite, j'ai volé la tabatière du docteur et j'y ai mis un hanneton... 11 a dit seulement : « Ça, c'est un coléoptère de la famille des... » Enfin, grand'maman m'a ordonné de mettre mes gros souliers a cause de la rosée, et moi j'ai désobéi; j'ai
couru avec mes petits souliers bruns, et j'ai été punie, car j'ai vu. . j'ai vu... ce que tu sais... Mais tout cela n'est encore rien, Mimi, tout cela n'est encore absolument rien!... Ne me regarde pas maintenant... je ne veux pas que tu me regardes !. .. Il se passe en moi quelque chose d'étrange, d'indéfinissable... Je ne sais pas comment te l'avouer... Voilà deux mois que nous avons au château un étranger, un jeune homme... Nous qui étions toujours seuls! Y comprends-tu quelque chose, Mimi?... Oscar est tombé chez nous, il y a deux mois, comme une bombe... et grand'maman, qui n'aime pas les jeunes ^ens, l'a très bien reçu... Il est cnarmant, Oscar! Il court mieux que moi; mais je joue au volant mieux que lui... Il est si franc, si gai; il a une si excellente figure! Je ne suis pas embarrassée, quand je le vois, mais pas du tout ! Je me suis tellement habituée à lui, que quand i^ n'est pas avec moi, il me manque quelque chose... je m'ennuie!... Aujourd'hui, Mimi, sais-tu ce qu'il a fait? Il m'a serré la main, et puis il m'a regardée d'une manière tellement suppliante, que j'ai commencé par rougir... Et quand je rougis, la crainte qu'on ne s'en aperçoive fait que je rougis encore davantage. Je suis devenue comme un coquelicot... Alors je me suis enfuie pour ne plus le regarder de toute la soirée... J'ai couru sans savoir où et pourquoi... et en rentrant... j'ai vu le feu follet... Voilà ma confession... Ai-je oublié quelque chose?... Non, je ne crois pas... J'ai tout dit... oui, tout!... {Elle se lève.)
Maintenant, nous allons dormir... Au fait, non ! j'ai une idée... Ce professeur de demain m'inquiète... Je vais prendre mon gros cahier dans mon secrétaire et étudier un peu au lit. On retient mieux comme cela, et
puis, c'est excellent pour le sommeil... C'est ça!,.. {Elle tuvre le secrétaire et s'arrête.) Ah! mon Dieu! J'avais oublié... Pauvre grand'maman ! Elle devient bien vieille... Il me semble que sa manie pour l'argent augmente tous les jours. Elle m'a donné cette liasse de papiers... Ce sont ses comptes-rendus, dit-elle, sur la gestion de ma fortune... Que veut-elle que j'en fasse?... Il paraît que j'ai une fortune. Grand'maman dit qu'elle n'en est que dépositaire comme tutrice... Elle veut que je prenne connaissance de mon avoir... avoir, verbe auxiliaire : J'ai, tu as, il a, nous avons!... Ah! mon extrait de baptême !... C'est vrai, pourtant... J'ai déjà dix-sept ans... Comme je suis vieille! Et je joue encore à la poupée !... Mais quand on est toujours seule à la campagne... ça n'est pas comme les demoiselles des . capitales, qui sont désenchantées à douze ans... Ah ! Un contrat de mariage... Celui de mes parents... C'est étrange!... Mon père était âgé de cinquante ans et ma mère n'en avait que vingt-trois... Je ne le savais pas... Bilan, Crédit-mobilier, fermages... Qu'est-ce que c'est .que celte langue-là? Ah! Une lettre avec un cachet noir... Une lettre! Pour qui?... « A ma fille quand elle aura dix-sept ans... » C'est de maman... Pour moi... J'ai le frisson... C'est ma mère qui me parle du fond de sa tombe. (Elle se lève et se met à lire :)
c Mon enfant chéri... Quand tu liras ces lignes, tu 1 auras dix-sept ans. — Hélas! Je ne serai pas h tes « côtés. — Tu seras riche, ta grand'mère me l'a promis... M Tu pourras donc suivre la volonté de ton cœur. « ... Quand tu auras dix-sept ans, tu penseras à te ma- « rier, à t'établir... A cette heure suprême, jeté dois un « aveu qui pourra peut-être décider de ton sort... Quand
« j'avais ton âge, j'ai aimé éperdûment un homme bon « et loyal... mais j'étais pauvre!... Des considérations a de fortune le contraignirent à sauver par un riche € mariage le crédit et l'honneur de sa maison... Nous « nous séparâmes alors, et nous ne nous revîmes plus... € Quelques années plus tard, un homme respectable eut « pitié de ma mère et de moi... Il fut notre bienfaiteur... « Il devint mon mari... C'était ton père... Je l'ai béni et « respecté, et je vais le rejoindre... Mais pour toi, mon « enfant, je rêve l'amour avec toutes ses joies, le bonheur t avec tous ses enthousiasmes. — L'homme que j'avais « choisi était l'idéal que rêve le cœur de la femme... « Lui aussi m'a précédée dans la tombe ; mais il laisse un « orphelin qui lui ressemblera sans doute. — C'est le « mari que je voudrais pour toi, sans toutefois te le « prescrire... mais.il me semble que si tu aimes Oscar... » (Parlé.) Oscar! Oscar! Ah! Je comprends tout maintenant; et notre vie de recluses et la tristesse de ma pauvre martyre de grand'mère, et cette étrange arrivée d'un jeune homme dans notre couvent!... Oscar! Oui, je l'aimerai!... Oscar! Oui! Oui! C'est cela... je l'aime!... C'est si beau, ce que j'éprouve ! (Elle lit.)
€ Je ne veux pas que tu te maries avant d'avoir dix- « huit ans accomplis... Je te lègue ma part de bonheur... € Aime de toute la force de ton âme ; il n'y a que cela « de vrai dans la vie... Si tu es heureuse dans ce « monde, il me semble que je le saurai dans l'autre et « que mon âme s'en réjouira... Adieu!... Je mets toute « mon âme dans mon dernier baiser! » (Elle reste pensive.)
Elle a pensé à moi, et elle m'a devinée... Qu'est-ce donc que le cœur maternel ?... Un jour nouveau a péné-
tré dans tout mon être... J'entends parler d'amoar pour la première fois, et c*est ma mère morte qui m'en parle ! C'est elle qui me dévoile le secret dont je ne pouvais encore me rendre compte!... Oui, ce que j'éprouve pour Oscar, ce n'est pas une sympathie banale, ce n'est pas une amitié de petite fille ; c'est quelque chose de grave et de doux, d'enthousiaste et de saint ! Oui, maman, ton vœu sera rempli... J'aime celui que tu me destines; je l'aimerai toute ma vie, car en l'aimant je penserai encore à toi... Je suis si heureuse! Je suis si calme!... Et pourtant mon cœur bat à m'étouffer. J'ai la tête en feu... J'ai besoin de respirer, de prendre l'air, de regarder le ciel... {Elle s'approche de la terrasse et pousse un cri,)
Ah l Le feu follet... encore ! Encore !... pour la troisième fois!... Ma grand'mère est une sainte... Elle ne peut pas se tromper... La légende dit vrai! Quelqu'un va mourir dans cette maison... C'est cela; mais qui? Grand'maman?... Non... Non! Je ne veux pias! Ce serait trop cruel, quand elle pourrait jouir de son œifvre... Non. . . non!... C'est donc Oscar?... Mais est-ce que je puis vivre sans Oscar? C'est le ciel qui me l'envoie... ce sont mes deux mères qui me l'ont choisi... C'est impossible!... C'est moi alors! Mais pourquoi tout cela?... Ah ! J'étouffe ! Je me sens mal ! {Elle arrive en chancelant jusqu'au /auteuil, jette violemment la poupée de côté, et tombe dans le fauteuil en se couvrant la figure de ses mains, — Après s'être calmée.)
Au fond, ce qu'il y aurait de mieux, c'est que ce fût moi... Oh! non, je n'aurai pas le chagrin de ne pouvoir rendre à grand'maman les soins qu'elle m'a donnés... Si c'était Oscar... ce serait la même chose, puisque je ne
lui survivrais pas, et alors grand*maman resterait seule... Si nous pouvions finir tous ensemble... voilà qui serait bien!... Quel bonheur ce serait! [Elle se lève et trébuche contre la poupée,) Qu'est-ce que cela?... Qui a mis ce stupide joujou ici?... Quelle bête de chose!... Un morceau de carton avec des chiffons ridicules!... Il faut ieter cela par la fenêtre... Cela... mais c'est ma poupée ! c'est celle qui a été Mimi... Elle n'est plus rien maintenant... Elle est morte... morte ! Mais alors, c'est elle qui devait mourir ici ! C'est ma poupée qui est morte ! C'est mon enfance qui est finie!... Adieu, Mimi! ... Adieu, ma bonne enfance !... Je ne sais ce que me réserve l'avenir, mais le passé a été bon parce qu'il a été sous l'égide de l'amour maternel... J'ai le cœur plein de reconnaissance. {Elle veut sortir et se retourne,) Et vous, Mademoiselle, on va vous mettre dans un beau coffre, çt quand ma fille sera grande, c'est vous qui lui enseignerez l'histoire! (Elle sort.)
Fin.
Saynct!
Par M. Jules GUir.LEMOT
PERSONNAGES
AGÉNOR, employé.
VIGTORINE, sa fen)ii¥?.
Une bonns.