L'HOMME QUI A TROUVÉ
Je demeure à Vaugîrard. Il faut que je rentre. Je n'ai qu'un instant pour vous expliquer ma découverte.
Ce n'est pas beau, Vaugirard, mais c'est tranquille, et, pour le travail de tête, il faut être tranquille. Ma femme n'aime pas Vaugirard (les femmes ne comprennent pas le travail de tête); aussi, elle sort tous les jours: elle va dans Paris, chez une amie de pension, ou dans les magasins. Alors je reste seul et ma tête travaille.
Ma femme a un cousin qui est officier d'artillerie : ça a commencé à me mettre sur la voie. Il dîne tous les jours à la maison, et je lui explique mes idées. Il écoute bien. Il a un pantalon avec trois raies rouges : deux larges et une fine, au milieu.
Mais, où j'ai vraiment commencé à me douter de quelque chose, c'est au chemin de fer de ceinture J'attendais ma femme qui devait rentrer avec son cou sin. Je regardais ces quatre rails sans fin, et ma tête travaillait. Je m'ennuyais; c'est quand on s'ennuie qu'on trouve les choses. Je levais le nez en l'air, et je comptais les fils du télégraphe ; il y en avait vingt-deux.
Ils sont débarqués (ma femme et son cousin) très en retard. J'étais tout près de deviner, mais je n'avais pas encore assez réfléchi ni assez observé.
3oo l'homme qui a trouvé.
Observez ! observez î C'est comme ça qu'on découvre.
Eh bien ! c'est au Jardin des Plantes que la lumière s'est faite, tout d'un coup, dans ma tête. Ma femme m'avait envoyé à la Salpêtrière apporter une demidouzaine de bas de laine à sa nourrice.
Il faisait très chaud, et en sortant de l'hospice, je vois le Jardin des Plantes en face. De la verdure! De l'ombre! (Il n'y a pas beaucoup de verdure ni d'ombre à Vaugirard.)
J'entre au Jardin des Plantes et j'arrive devant le zèbre. Il était fou, ce zèbre; il courait dans son petit parc... il courait!
Alors j'ai compris tout à fait; ma découverte était complète.
Je me dis : le zèbre, célèbre par sa vitesse, est rayé. Donc ce qui est rayé va vite, et, réciproquement, tout ce qui va vite est rayé. Je vais vous le prouver.
Il était tard, je prends le tramway ; ça va vite : c'est une sorte de chemin de fer, ça a des rails, c'est rayé.
En tramway je récapitulais : le cousin de ma femme.... pantalon rayé ; il marche vite. Il commande une batterie de canons rayés.
Qu'est-ce qui va plus vite que les obus?
J'étais sur l'impériale : il se met à tomber des gouttes. C'était un orage... Des éclairs 1 Voilà qui est rapide! Ça raye le ciel ! C'est rayé, c'est comme les fils du télégraphe, des raies dans la campagne, où l'électricité passe avec une vitesse!... Il pleuvait très fort, mais la pluie, ça tombe vite : c'est rayé, la pluie, comme le télégraphe, mais dans l'autre sens.
La pluie cesse. Sur le boulevard Montparnasse j'entends : « Il arrive*! tout frais! il arrive! » C'était
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une marchande de poissons. Ces poissons paraissaient tout frais, en effet; ils sont donc arrivés bien vite... Parbleu! Ils ont le dos rayé.
Oh l je pourrais accumuler les preuves de ma découverte . Mais vous n'êtes pas savants ; ça vous fatiguerait.
Pourtant, tenez! un dernier exemple... Les lettres subissent des retards pendant Thiver ; à la poste on dit que c'est la neige qui obstrue les routes . Eh bien ! pas du tout ! En hiver les facteurs ont des pantalons de drap uni, tandis qu'en été ils les ont en coutil rayé! Alors les lettres arrivent vite.
Ça vous amuse? Alors encore un exemple :— ça sera le dernier. Le cousin de ma femme joue du piano; il fait des notes ; il en fait des masses dans une seconde ! Eh bien ! où trouve-t-il ces notes? Sur du papier rayé. Le piano lui-même est rayé (les cordes) !
Vous n'êtes pas savants. Vous allez me dire : tout ça ce sont des théories. A quoi, ça sert-il ?
Mais les applications sont immenses! Assurer la vitesse des correspondances grâce à un costume complètement rayé, en toute saison, pour les employés.
Par contre, il faut défendre absolument ce genre de vêtements aux caissiers .... Enfin, c'est infini, c'est superbe I
Eh bien ! Voyez comme sont les gens ! J'arrive chez moi en courant; j'étais en sueur; avec la pluie qui avait trempé mon chapeau, ça me faisait des raies noires sur la figure.
Ma femme n'était pas sortie. Il y avait aussi son cousin. Ils semblaient avoir chaud. — Je crie en entrant : c J'ai tout découvert l Je comprends tout maintenant! »
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Ma femme s'est évanouie; son cousin a attrapé son sabre et voulait se sauver. (Il ne comprend pas la science !)
J'ai versé une carafe d'eau sur la tête de ma femme, et, quand elle a été mieux, je lui ai expliqué ma découverte : tout ce qui est rayé va vite.
Croyez-vous qu'alors elle s'est mise à rire, mais à rire ! T'ai cru qu'elle allait encore s'évanouir. Et son cousin aussi riait 1 C'était nerveux : ils ne comprennent pas la science .
Ça ne fait rien, ils en proîitent, car j'ai acheté une robe rayée â ma femme pour qu'elle rentre un peu plus tôt que d'habitude pour le dîner.
Je me sauve ; je serai en retard. Voyez I (// montre son pantalon,) pas de raies*.
* CASCADE POSSIBLE POUR FINIR. (// rentre,) J'y pense : on dit « les morts vont vite » c'est tout simple : — ils sont rayés.,., de la liste des vivants.
Fin.
MADAME LIMAP AY?
Comédie en un acte
Par m. Auguste EHRARD
A mon ami SAINT-GERMAIN
PERSONNAGES
LUCIEN ^v* M. Saint-Germain,
STÉPHANIE M"« G. Castelier.
De nos jours y che^ Lucien, à MaisonS'Laffitte.
MADAME LÎMARAY?
Salon de campagne donnant sur un jardin. Au fond^ porte à deux battants; portes latérales. Au premier plan y à droite, fenêtre avec un store levé. Près de la fenêtre^ un guéridon.