‹ Théâtre de Clara Gazul: comédienne espagnole, suivi de La Jacquerie et de LaChapitre 104 sur 157 · F. JEAN, F. IGNACE · texte numérisé non relu

F. JEAN, F. IGNACE

F. JEAN. Puisse le tonnerre tomber sur cette abbaye, et brûler tous les cafards qu'elle renferme !

F. IGNACE. D'abord, monsieur l'abbé était dans une colère épouvantable; il ne parlait de rien moins que de vous envoyer au cachot, les fers aux pieds *•.

F. JEAN. Qu'il s'en avise ! 11 verra s'il me reste encore quelque vigueur.

p. IGNACE. Là-dessus, nous nous sommes tous récriés, et frère Goderan a bien montré dans cette occasion combien il est votre ami ; car il a parlé très-vertement à monsieur l'abbé, et n'a pas peu contribué à lui fah*e changer de résolution.

* F. JEAN. Oui ! il est bien temps de se montrer mon ami. C'était au chapitre qu'il devait le prouver.

F. IGNACE. Quoi qu'il en soit, tout s'est arrangé par notre entremise. Voici ce que nous avons arrêté. Nous avoii»

SCÈNES FÉODALES. 26d

promis que vous feriez inaigi*e pendant un mois, que vous réciteriez matin et soir les sept psaumes de la pénitence...

F. JEAN. Le diable m'emporte si j'y consens jamais !...

F. IGNACE. Quant à cela, vous le savez bien, vous n'en ferez que ce que vous voudrez. L'abbé n'ira pas lui-même vous faire réciter vos prières.

F. JEAN. Gomme cela, à la bonne heure ; cependant il m'en coûte de paraître obéir à cet imbécile.

F. IGNACE. La seule chose à laquelle il tienne avec opiniâtreté, c'est que vous lui demandiez pardon à genoux, au milieu du chœur, de votre indiscipline et de votre irréligion...

F. JEAN aTCc fureur. Moi !... à genOUX !

F. IGNACE. 11 l'exige, et nous vous en supplions.

F. JEAN. Me mettre à genoux devant lui... moi, devant ce cafard?... J'aimerais mieux mettre le feu au couvent, et m'aller faire le chapelain du Loup-Garou !

F. IGNACE. Voyez-vous, mon cher ami, il est notre abbé, notre supérieur : il peut nous faire tout le mal qu'il lui plaira.

F. JEAN. Maudits soient les imbéciles qui l'ont nommé !

F. IGNACE. Hélas ! ce qui est fait est fait. 11 n'y faut plus songer. Maintenant il peut vous jeter dans un cul de bassefosse pour le reste de votre vie. Voilà ce qu'il faut vous mettre devant les yeux.

F. JEAN. Oh ! si je pouvais un jour me venger !

F. IGNACE. Il ne manque pas ici de gens qui vous détestent à cause de votre savoir, et qui pousseront l'abbé à user de rigueur à votre égard. Le paili le plus sage est, selon moi...

F. JEAN. Je jetterai ce froc, vertu Dieu ! et je reprendrai la cuirasse.

F. IGNACE. On ne sort pas d'ici comme l'on veut, et sans doute vous n'avez pas oublié le sort de ce pauvre Collet, qui avait voulu se défroquer aussi. Tenez, j'ai trouvé un biais pour vous ôter une partie des désagréments de la cérémonie. A l'heure de la prière vous descendrez à l'église, vous vous présenterez devant lui. Moi, je ferai sonner la sonnette, et naturellement vous vous mettrez à genoux ; il

290 LA iAQjDflHIE.

sera biei^ oblige d'en faire autant, de sorte que, si vous lui dites alors deux on trois mots entre yos dents^ Taffaire sera Onie, et yotre hoi^eur sauf, puisque vous pourrez dire que ce p'est point ^ c^use de lui que vous yoiis êtes mis à genoux,

F. JEAN. Belle invention !

F. UGN^c?:* La prison, le ps^in de pé^Uenee, les Gh^PP.s^ 1^ discipline d'un côté ; dç l'autre, cette invenUop qui excite vos iRëpris. Choisissez ; je y^^iis laisse, et je v|,endr^ t^t^t savoir Vot^e résoli^tion» Adieu.

j, JEAN. Vai l'/eAfer dans le cœ|*r, j/î ne m^ encore cg que je ferai ; mais cependant je vous remercie, Ignace,

F. Ignace so^ t.

F. JEAN Mui. 11 faut que je me venge ou que je meure. Jp ne puis plus longtemps souifrir lés insultes d'un extravagant. (On frappe à la porte.) Qui Vient encore m 'importuner?

UN FRÈRE SERVANT, entrant. Mon père, quelques y^ains dlii village d'Apremont sont ici, et demandent à vous parler.

F. JEAN. Eh ! que me veulent-ils? Faut-il être dérangé à chaque instant par des marauds qui demandent à se confesser ?

LE F. SERVANT. Ils discut qu'ils ont à vous communique^ une affaire importante.

F. JEAN. Qu'ils entrent l Quel ennui ! c'est sans doute un procès qu'ils veulent me faire an-anger ; no^is il faut i^énager le paysan.

Entrent Simon, Morand, Barthélémy, Caillon, Thomas. Le frère

servant sort.

SIMON. Pardon de la bar4ies$e^ mon révërepd père ; uiaii nous sommes venus ici pour vous confier un grand seçr^ N'est-ce pas, vous auU-es, qu^ c'est yn gr^nd secupt ?

TOUS. Oui, un grand secret.

f. JEAN. Parler vite, je n'ai pas de temps à perdre.

siMoiH. Ce secret Tenez, c'est Morand qui va vous la

dire.

UOBAND. Non, parle, toi, tu as commencé.

SIMON. Non, tu diras mieux que moi.

F. jf'AN. Finirez-vôus ? Parle, toi, Morand^ et dis-moi ç$ que vous me voulez.

ICOBAKD. Mon père, c'est c(ue voiilà un hommcf dé Genêti, qui s'appelle Thomas^ et qui est le frère de la fèftimd de mon cousin^ le charron de Genêts.

F. JEAN. Hë bien ?

MORAND. C*est qu'il vient de Genêts, et iï dit comme cela, que tout le monde meurt dé faim (voua SBivez que Tannée est mauvaise), et qu'on est enragé.

F. JEAN avec impatience. lié bien?

MORAND. Eh bien ! on est enragé contre fhonseignetîr Philippe de Batefol, le seigneur de Genêts.

SIMON. Et contre tous les seigneurs généralement, (a part.) C'est hardi d'avoir dit cela.

F. JEAN avec une distraction affectée. Hé bien ?

MORAND. Eh bien 1 je voudrais que vous lui dissiez quelques-unes des belles choses que vous nous avez dites tantôt. Vous suivez? vous nous disiez que »t nous étions des lâches c( de nous laisser maltraiter par des gens qui ne sont ni « plus forts ni plus adroits que nous. »

F. JEAN. Qtfai-je besoin de vous répéter ce que vous avez si bien retenu?

THOMAS. Tenez, mon père, je vous dirai toul fin, tout net, que, dans notre pays, il y a bien des gens qui frapperaient un bon coup,, s'ils avaient quelqu'un pour leur dire: « Frappe ! »

F. JEAN à part. Le uuagc va crever.

MORAND. C'est tout de même chez nous, et à Roseval, à BeiTiilly, à Lasource, dans tous les villages du Beauvoisis, partout, quoi... On pense que les seigneurs sont pour nous encore pires que les charançons.

F. JEAN. C'est-à-dire que vous avez fait une conspiration... que vous avez comploté tous ensemble de vous faire libres?

SIMON. C'est cela même» Noius sommes tous du même avis.

F. JEAN. Et vous oseriez risquer un coup de lance pout vous faire hbres?

ifotiAKD. Oui } depuis qu'ils m'ont pris mes bœufs, je me ^m du cQumge comme un homme d'armes. Je n'ai plu.<i peur d'un coup dé lance.

siMoN« Moi, pbttrvu que je puisse me venger de ce traître

.292 LA JAQUËRIE.

de sénéchal^ je veiix bien recevoir un coup de lance^ ou de n'importe quoi.

TOUS LES PAYSANS. Oui morblcu, nous oserons donner des coups^ et nous ne craindrons pas d'en recevoir.

F. JEAN. Vous voilà dans de bonnes dispositions. Mais que voulez-vous de moi ? vous avez pris vos mesures probablement^ et il ne m'appartient pas

SIMON. Nous sommes bien convenus de nos faits ; mais nous n'avons pas de chef

. MORAND. C'est un chef qu'il nous faudrait.

THOMAS. Un homme connu.

BARTHÉLÉMY. Au fait, si VOUS voulicz seulement nous diriger... vous qui êtes déjà notre providence?...

SIMON. Oui, soyez notre chef.

F. JEAN. Je suis moine, mes enfants.

SIMON. A la bonne heure, mais vous avez porté la cuirasse, vous savez l'alchimie, vous savez lire et écrire, vous êtes le plus savant et le meilleur homme des environs.

MORAND. Et, malgré tout cela, on vous préfère un cousin de messire d'Apremont. N'est-ce pas une honte qu'il soit abbé à votre place ?

F. JEAN. Pouvez-vous comptOT que beaucoup de vilains vous suivront ?

BARTHÉLÉMY. Cricz tant seulement : Franchise aux vilains ! à bas les seigneurs ! et tout le pays se lèvera.

MORAND. J'en réponds.

TOUS. Criez seulement : Franchise ! et vous aurez une armée.

F. JEAN. Et vous jurerez à votre chef tidélité et discrétion à toute épreuve ?

SIMON. Cela va sans dire.

MORAND. Nous lîsquons plus que vous.

BARTHÉLÉMY. Aiusi, VOUS êtcs uotrc chef. Voilà qui est dit.

F. JEAN. Étendez la main vers ce crucifix.

LES PAYSANS. Nous juTous de VOUS obéir.

F. JEAN. Songez que j'aurais des moyens de punir les paijmes, fussent-ils à cent lieues de moi. Voyez-vous ces instruments ?. . . voyez-vous ces livres ?

MonAT^p effrayé. Ne les ouvrez pas.., c'est inutile.

SCÈNES PËODALES. 293

F. JEAN. Et VOUS aurez le courage d'exécuter tout ce que je Yous commanderai?

MORAND. Nous sommes disposés à tout oser.

THOMAS. Or çà, mon père^ nous vous avons donné notre foi ; ne nous donnerez-vous pas la vôtre ?

p. JEAN. Sur ce même crucifix^ je jure d'employer tous mes soins, toutes mes ressources à ralTranchissement des serfs du Beauvoisis. Que je sois privé du paradis^ si je manque à mon serment !

SIMON. Maintenant expliquez-nous ce qu'il faut faire.

F. JEAN. Il faut que chacun de vous sache précisément de combien d'hommes il peut disposer. La première fois que nous nous réunirons, je veux savoir quelles sont vos forces.

BARTHÉLÉMY. Gela nc sera pas difficile.

F. JEAN. Pourquoi Renaud n'est-il pas avec vous ?

SIMON. Il ne veut se mêler de rien. Il dit qu'il a ses idées à lui.

F. JEAN. Qui de vous a du courage ?

MORAND. Nous en avons tous.

BARTHÉLÉMY. Me voici, moi. J'ai jeté la première pierre, le jour oii le sénéchal a si bien fait étriller Gaillon... Mais ne le répétez pas.

GAILLON. Moi aussi, je suis bon poiu* me battre.

F. JEAN avec un peu de mépris. A merveille, ilies enfants. Or donc, je m'en vais charger Barthélémy, qui est si brave, d'un message pour le Loup-Garou.

BARTHÉLÉMY. Lc Loup-Garou ! Jésus ! Maria !

TOUS. Le Loup-Garou !

F. JEAN. Eh quoi ! vous pâlissez déjà, lâches que vous êtes?

BARTHÉLÉMY. Mais Ic Loup-Garou. . .

F. JEAN. Eh bien ! le Loup-Garou est Chrétien Franque que tu as connu; as- tu peur de lui ?

BARTHÉLÉMY. Jc u'aufais pas peur de Chrétien Franque, car il était mon ami. Mais il a renoncé à son âme, et il est ensorcelé... 11 est loup-garou.

F. JEAN. Imbécile ! Franque était un homme de cœur. 11 s'est fait libre, et c'est ce que vous n'avez pas le com^age de tenter.

294 LA JAQUERIE.

BARinÉLEBrr. Tenez^ donnez-moi un sort poitr ^11 ne me charme pas par son règard, et j'irai lui parler.

F. JEAN. Le charme que je te donne est ce chapelet. Franqae lé reconnaîtra. Dis-lui que le père Jean de Sûnt-Leufroy lui commande de l'attendre cette nuit, trois heur^ après le ooum-feu, sous le second chêne à partir de la croix Saint-Étienne.

- ÉARTHÉLEMT tiutideraeiit. Je luî dirai... s'il le faut.

SIMON. Mais quel besoin de parler au Loup-Garon?

F. JEÂN4 H sera pour nous un allié eût et utile. Je lui ai rendu quelq'ues services, je l'ai guéri d'une maladie, et il se souviendra de moi. — Avez-vous des anàes ?

MOKAND. Nous aYous prcsque tous des arcs.

F. JEAN prenant dePargent dans un coffre. AchctCZ deS. amiéS

avec cet argent, je vous le donne. Mais, si vous osiez* l'employer à d'autres usages, je ferais fondre ce métal dans vos mains, et il vous brûlerait jusqu'à la moelle.

MOBAND. Foi d'honnêtes gens, nous en achèterons des armes jusqu'au derriîer sou.

F. JEAN. Achetez-en à Beauvais, le jour du marché f mais allez chez plusieurs armuriers, de péùr d'éveiUer les soupçons.

MORAND. Laissez-nous faire : nous ne sommes paâ ai bêtes.

SIMON. Ayez confiance en nous.

F. JEAN. Demain j'irai chez Morand après vêpres, et je . vous ferai part de mes projets. Adieu, je vous donnerai sans doute des nouvelles de Frànque. Pax vobi&sumi mes eafants !

UES PAYSANS. Amen! Nous nous recommandons à vos . prières.

MORANi^ aux autres, ensortant. Je VOUS disais bien qu'il sftvait faire de l'or. tiii lortent .)

SCÊNEI» FÉODALES.

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