SCÈNE XV
Un* cdairlire dans iib« fordf , avec un grand eliêBa a« mlll««,
U est nuit.
F. JEAN, SIMON, MANCEL BARTHÉLÉMY, THOMAS, MORAND, GAILLON, LE LOUP-GAROU, PAYSANS, VOLEURS.
LE LOUP-GAROU, à F. Jean. A tout scigncur tout honueur. Révérend père, asseyez-vous sous ce chêne, sur cette botte de paille. Cela ne vaut pas un beau fauteuil sculpté, comme il y en a dans votre abbaye; mais c'est tout ce que nous avons à vous offrir. (Aux autres.) Quant à vous, . je vous invite à faire comme moi. (n s'assied par terre, tous s'assoient de
même.) Ne Craignez pas d'être surpris ; j'ai posté moi-même des loups qui feront bonne guette ; bien habile qui les metti'aiten défaut.
F. JEAN. Mes très-chers enfants et mes très-chers compatriotes, je vous ai réunis dans ce lieu pour que nous convenions de la manière dont il nous faut agir. J'invite chacun à donner son avis, et à déclarer franchement son opinion. Avant tout, cependant, sachons un peu ce qu'ont fait
les bonnes gens des autres villages. •— Où en sont nos amis de Genêts?
THOMAS. Très-révérend père, et vous tous, mes seigneurs et amis, ce que j'ai à vous dire, c'est que tous les bon* nêtes gens de Genêts, vilains et manants, sont prêts à tordre le cou à messire Philippe de Batefol, et à vous donner un coup de main, si besoin est, pour en faire de même chez vous. Demandez pbitôt à ces trois hommes que voilà, ^ et qui sont de Genêts, si je vous ai menti d'un mot.
TROIS PAYSANS. Pour Cela, oui; c'est vrai que nous aurons du plaisir à lui tordre le cou.
F. JEAN. Avez-vous des armes ?
THOMAS. A peu près autant qu'il nous en faut. J'ai acheté quelques épées et des piques, et tout cela est caché dans un trou, sous un rocher, bien enveloppé, de peur de la rouille.
F. JEAN. Voilà qui est bien, (a d'autres paysans.) Vous autres, vous êtes de Bemilly, je crois, et vous, de Lasource ; vous...
UN PAYSAN. Nous sommcs de Val-au-Cormier.
F. JEAN. Quelles nouvelles nous donnerez-vous?
UN PAYSAN. Tout est prêt, les chefs sont choisis. Nous ferons le coup quand vous voudrez.
SECOND PAYSAN. Nous avous dcs armes.
TROISIÈME PAYSAN. Ditcs-nous Ic jour, et nous marcherons.
F. JEAN. A ce qu'il me paraît, vous êtes tous disposés à bien faire. Or donc, avisons au meilleur moyen de nous défaire des barons et des seigneurs de ce pays. — Quelqu'un a-t-il im avis à proposer ?
LE LOUP-GARou se levant. Loups je veux dire mes amis,
vous savez tous que le château d'Apremont est le plus fort du Beauvoisis. Nous autres gens de ce fief, nous avons la besogne la plus difficile sur les bras, et il me semble que vous autres, qui n'avez qu'un ou deux hommes à tuer, et une maison sans défense à brûler, vous devez nous prêter la main pour prendre le château d'Apremont.
THOMAS. Aussi ferons-nous ; et si vous voulez cent hommes de chez nousj vous n'avez qu'à parler.
SIMON. Tout cela s'arrangera tantôt ; mais ce qu'il faut savoir, c'est comment nous nous y prendrons pour entrer dans ce chàteau-là, et quel jour ?
Sh LA JAQUÈRIB.
MORAND. 11 me semble^ mon rcvérena père,.*- ^ V)iite la compagnie^ que je salue^... il me semble qu'il i^ant riiieux attendre èhcore quelque temps, jusqu'à ce que tous les yUains du Beauvoisis soient entrés dans notre ligue. Au moins alors nous saurions iiotre force.;.
LE Ldup-GARou. Par la têtë-dieu ! poultjùoi aftendirè plus
longtemps ? Nous sommes assez nonlbteux^ cdttlmençons;
■ les auti^es auront d\i cœur, quaiid ils vèrrotit le i)el
exemple tj/de nous leur aurons donné. Ainsi, haut la in^ase,
tiie, assomme l voilà mon avis.
SIMON. D'ailleurs, mes bons messieurs, un htnnmè que vous aimez tous, Renaud d'Apremont, mon,beau-frère> est éii pirison, èur lé pdint d'être justieié : eè serait une honte & nous de le laisser mourir sans secours.
BAtÎTHÉLEMt. Oui, Rëiiaud mérite bien qu'on fasse qtlëlqiie chose pour hiî.
« ilANCÈL. Vous ôônihâissèz tous sa conduite g^néMiidé. Après avoir tué le méchant sénéchal, il s'est livrè poui" que les gens de son pays ne fussent psls décimés ou mis à la gêné.
LE Loup-GAROU. C'cst ccltt uu luroH, corps d'un bœuf ! et rien que pour le délivrer nous ferlons bien d'assommer tous les nobles hommes de Fl-ance. — Or sus, prenons nos armes dès demain, allons tdtls ém château^ tâchons d'ei\foncer leô portes, et..;
iiORAisb. Oui-dà^ as^tu oiiblié la garde et le ffônt-levis?
BARTHÉLÉMY. Si^ la nùit prochaine; tkAXB essayionsi ëe surprendre...
MORANn. 11 faudrait des échelles pditf escalader le mar, et noii^ n'en avons pioint.
CAILLOT, j'ai bien une échelle pour monter à notre gi^ nier. Je la prêterai vcflontiers/
MORAM). Imbécile ! ton échelle n'a pas quinae pieds» et les niurs en ont plus de quarante.
rArtuélemt. Alors^ par le sang de Notre>Dame ! faisons tous des échelles; coupons des gaules...
MORAND. Gomment empêcher qu'on lie s'en aperçoive?
SIMON. Et puis nous n'en avons pas le temps. Renatsd aeiu exécuté jeudis lejom^du marché.
HÂimiËLEifT. Alors le diable m'emporte si je sais comiqent .
faire !
LE Loup-GAROU. Si Gilbert ou sa fille sortaient, nous pourrions peut-être...
T. JEAN. Vous dites que Renaud doit être exécuté jeudi?
smoM. Jeudi.
f , JEAi^,. Sur la place du marché T
SIMON. Siu: la place du marché. On dressç maintepaiit la potence. •
f . JEAH. P'esf je^di qijll faut le 4éUyrer. Il ser^ sijr la place gardé par une vingtaine d'hommes d'armes tout au plî^. Gilbert, ^n^ doute, ser^ présent à re:>pécution. |1 aime de tels spectacles. L'occasion sera belle : en plaine^ cent cqifrf ui^ 'f le succès n'est pa§ douteiuç.
LE LOUP-GARou. Voilà cc qu'il y a de mieux à faire, e^ c'est notre pèye Jean qui ^'a prouvé !
f . JEAN. Aussitôt q]xe }es t^omnjes d'armus aufoi^ passé le pont-leyi?, cent d'eptre vous qui se seront pachés derrière la maison de Morand, courront aiu^ barrières, et sans doute il ne ser^ pas difficile dp les forcer^ dans le premier moment de surprise. En tout cas, nous nous saisirons de Gilbert; et une fois qii'il sera dan§ nos'n^^iiçs^ le château sepa bientôt à iipus.
§wpN. Ëtppus déliyrepi)$ I^enaud,
TOUS. Le père Jean a raison; il dit bien,
»^i^TH^LEMï, J^ n^e charge, si vpifs voulez, (T^dljer faillir les barrières.
f . ^pAN. Çon, — llor?ii^4> t^ seras ^vec lui^, et ay#c Pierre, qjfà va yenîr ici tout à l'heure. Il connaît |e château^ il vous servira de guide. — Toi, Franque, tu te tiendras sur la lisière du bpis avec tes braves loups, prêts h paraître au premier signal.
Lç LODMARou. Vousne m'attcudrez pas longteoips.
p. JEAN. Thomas vous partirez de Genêts de grand matin ayep vos ceiat hommes. Comme ce sera jour dp marché, votre nombre n'excitera pas de soupçons. — Cachez vos armes (ians des charrettes de paille. — (a d'autres paysans.) Vous, restez et cbarge^yous de Phifippe de Batefol ^ et ne man-
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quez pas d'allumer sur votre clocher un fj^u de fagots etl signe de victoire.
<jN PAYSAN. J'aiguise ma cognée tous les jours, je ne le manquerai pas.
F. JEAN. Vous, bonnes gens de Lasource, deBernilly et de Val-au-Comier, envoyez-nous vos braves, et faites main basse chez vous sur tout ce qui porte une jupe armoriée. N'oubliez pas non plus de nous apprendre vos succès en allumant des feux sur les endroits élevés.
UN AUTRE PAYSAN. Jc viendrai, mon frère restera.
UN AUTRE PAYSAN. Je viendrai avec une soixantaine de gaillards déterminés.
MORAND se levant. Ghut ! j'entcuds du bruit. Nous sommes découverts î
LE Loup-GAROU. Poltrou! uc vois-tu pas que c'est im de mes loups?
MORAND. Oui, mais il y a d'autres hommes avec lui.
F. JEAN. C'est Pierre, ce sont nos amis. Je les ai envoyés acheter des armes à Beauvais, et ils nous les apportent.
Entre Pierre a-vec des paysans portant des armes.
PIERRE. Tenez, voilà de quoi armer la plus nombreuse compagnie de France.
F. JEAN à Pierre. Quelles nouvelles de Beauvais?
PIERRE. Messire Ënguerrand de Boussies n'a pas plus de quarante lances et de cent archers; il ne pourra rien entreprendre contre nous.
F. JEAN. A-t-on paru surpris de te voir acheter tant d'armes?
PIERRE. Nullement. J'en ai souvent acheté pour monseigneur. D'ailleurs, tout le monde se pourvoit à cause des aventuriers et des voleurs qui désolent le pays.
LE LOUP-GAROU bas à son lieutenant. Ce gendarme cassé a une figure qui ne me revient pas.
F. JEAN. Tout se dispose pour la fête... Jeudi sera le jour...
MORAND bas à F. Jean. Êtes- VOUS sûr de Pierre?
F. JEAN bas. Comme de moi-même. (Haut.) Pierre, combien d'hommes y a-t-il de garde à la porte du château?
PIERRE. Jamais plus de dix. La moitié est toujours désarmée, couchée sur les bancs, à dormir ou à jouer.
I?. JEAN anx autre». Vous l'entendez ? — Pierre, tu iras avec cent de ces braves gens l'emparer de la porte et du pontlevis, pendant que nous délivre^ns Renaud. Je t'expliquerai mon plan plus en détail. *
PIERRE. Surtout, mes amis, jurez-moi de ne point faire de mal aux femmes. Pas la moindre insulte à ces...
LE Loup-GAROU brusquement. Que dit-il, ce valet de Gilbert? Tout ce qui est noble est condamné.
PIERRE. Oui, condamné par toi, loup enragé; mais heureusement que tous ces braves gens ne te ressemblent pas.
LE- LOUP-GAROU. Monbcau ménestrel, je m'en vais te faire chanter une chanson, et je battrai la mesure sur ta tête avec cette masse.
PIERRE tirant 8onépée. Viens icî, scélérat!
F. JEAN. Arrête, Franque ; que signifie ce débat dans une assemblée comme la nôtre ? Ne savez-vous pas que la da-> moiselle d'Apremont est une bonne et charitable dame? Y a-t-il ici quelqu'un qui dise le contraire ?
LES PAYSANS. Pcrsonnc, personne! Malheur à qui fera tomber un cheveu de sa tête!
LE Loup-GARou. A la bounc heure, passe pour celle-là ; mais allons rondement en besogne !
Il se rassied ; Pierre remet son épée dans le fourreau.
MORAND. Nous allons neus embarquer dans une grande entrepris^ il faudrait donner un nom à notre troupe.
LE LOUP-GAROu. Morand a raison, et j'avais quelque chose à vous dire là-dessus. Mes amis, vous savez que j'ai été le premier à faire la» guerre aux seigneurs; ainsi, j'aurais quelque droit à donner un nom à notre ligue. Je pourrais vous proposer de vous appeler les Loups ; c'est un nom déjà illustre, mais cela pourrait faire des jalousies parmi nous. Ainsi, prenons un autre nom. Appelons-nous la Compagnie des ours enragés, par exemple, ou la Compagnie de la mort ; cela fera un bon eflet, avec une bannière noire et deux potences blanches dessus.
PIERRE. Quelle horreur! vraie bannière de brigands !
LE Loup-GARou. Picn^c, il faut absolument que je te fasse une saignée ; tu es trop vif pour que nous puissions causer tranquillement ensemble.
sa
82B La JAQUËïilE.
F. jfeAN. Paîî ! encore une fois, je vous i^orddiihè. Les noms qtie tioiis prb|>ose notre ami Fràhque ne peuvent convenir à une càUsè aussi sainte. Que voulons-nous? — être délivrés de la tyrannie des seigneurs, former des cômmufles fraiibhes. Appelons-iioils donc là Ligue des communes; et pour cri, quel nom pourrait être meilleur que celui de monsieur sairit Leufroy, le patron de te pays?
PAYSANS. Oui! oui ! Communes! Leufroy! Leufroy! • LB Loup-GAROu. Un uom de saint! cela fait pitié. . PAtSANS. Communes ! Franchise ! Leufroy ! Leufroy! ; tK loup-gaAou. Eh bien ! Leufroy ! à la bohtie heure; il y a encore manière de faire valoir ce crl-là. Leufroy ! Leufroy! Tue ! tue ! Leufroy!
F. JEAN. Qui de voiis sait donner dû cbr? .
GAtLLON. Je m'y entends passabletnerit, mon pèfë, et mes pobrceaux (Dieu soit avec nous!) reconnaîtraient rnon cor d'une deihi-lieiié.
F. JEAN. Bien. Tu sonneras quand je t'en donnerai Tordre. -*- Franque, tu accourras à ce signal ; Pierre, Barthélémy, vous attaquerez la porte.
tous. Amen,
MORAND. L'étoile du matin se lève; nous aurons à peine le temps de rentrer chez nous.
: F. jEAif. Un moment encore, mes amis ; j'ai vii avec douleur des signes de discorde dans nos rangs. I^ux d'en- \xe vous, tous deux braves et dévoués au bien public, semblent conserver un souvenir fâcheux dé quelques paroles triop vives échangées dans un niomehtMe colère. L'iihion avant tout, mes enfants. Avant de hoùs iséparer, qtie î^leire et Franque se touchent dans la main comme deux trères.
PIERRE. Moi!....
TOUS. Oui, qu'ils soient amis.
LE LouP-GARou. A la bonuc heure ! mais qu'il se défiasse de ses airs de gientilhomme.
PIERRE. Et toi, de tes airs de...
F. JEAN. Çà, qu'on se donne la main, et que tout soit
oublié. Pierre et le Loup-Garou se donnent ht main.
LE Loup-GARot à Pierre. Tu as une petite meuotte blanche conmie la main d'une femme.
SCÈNES FÉODALES. lU
HEURE. Ta main est bien rouge^ Loup-Garou.
LE Loup-GAROU. Je m'en vante. ^'
F. JEAN. Avant dcf quitter ce lieu, jurons de nous trouver fidèlement sur la place du marché, jeudi, après prime. '
' TOUS étendant la tnain. NoUS le jUronS !
F. JEAN. Que la bénédiction de Dieu et de monseigneur' saint Leufroy soit avec vous! Jeudi nous serons réunis pour ne plus nous séparer. Unortent.. -