LA JAQUEBIË
FLORiMONT à son écuyer. RichemoDd, plantez ici ma bàn* ' nière. (A Enguerrand.) Messire Enguerrand fait sonner à. l'étendard comme s'il était notre capitaine.
ENGUERRAND. Parla mort Dieu! messire Florimont; ne .. suis-je pas gouverneur de la province?
FLQR^\I0NT. D'accord; mais les seigneurs qui se sont réunis pour secourir notre ami Gilbert d'Apremont, n'ont point . encore décidé que vous seriez notre chef dans cette cher vauchée.
fENGupAAisp. C*est-à-di^e que vous prétendez |l çejt honneur?
FLORIHONT. Peut-êtTC.
ENGUERRAND. Par le chef de saint Jean! je serais curieux d.e voir comment s'y prendrait pour commander à tap;t de * bons dievaliers un enfant que j'auy ^is pu prendie pour page il y a quelques mois.
: F^ORiMONT. Les barons qui s'avancent vers nous, peiisei'Oût peut-être qu'un chevalier banneret, qui vient avec treize pennons^ est plus digne de commander qu'un vieux chevalier grisonnant, qu'hier au soir j'ai vu tourner bride et faille retraite au galop devant quelques vilains armés de bâtoqs. — Dites-moi, messire Enguerrand, n'avez-vous point faussé vos éperons hier soir, car vous piquiez sans ménagement.
ENGUERRA.ND. Vous m'iusultez! et je vous prouverai la Iknce au poing que je suis un plus raide chevalier que vous.
FLORiMONT. Quaud vous voudrez. Prenez un champs et je vous délivrerai **.
' ENGUERRAND. Icî même et demain : trois coups de lance^ trois coups d'épée et trois coups de hache; voici mon gant,
FLORiMONT. Voici le mien.
Des écuyers rainassent les gantelets. Entrent le sénéchal du Vexin, Olivier Laudon, Perceval de la Lçge, Gautier de Sainte-Croix, chevaliers, etc.
LE SÉNÉCHAL. Qu'y a-t-jl, messei^curs^ vojis semblez émus?
« ENGUERRAND. Émus!... NuUoment, sénéchal.
FLOMMONT. Nc pordons point de temps; nommons jm capitaine^ et choisissons un cri ppur }^ bataille.
OLIVIER. Que^e est la b<g^Qi^e ^ ^ia.fç^omjMignée|
■ ENGUERRiiND. MesseigneuTs^ le roi m'a donné le gouvernement du Beauvoisis...
FLORiMOKT. Eh ! de par le diable! gouvernez votre ville. Ce n'est pas un gouverneur, c'est un capitaine qu'il nous faut.
ENGUERRAND. Insolcut î VOUS dcvez obéir aux ordres du roi.
FLORiMONT. J'ai tieîze pcnnons sous ma bannière, et je vous obéirai quand le roi vous aura donné commission pour combattre les révoltés.
LE sÉisÉCHAL. Au uom de Dieu, chevaliers, ne vous querellez pas au moment d'une bataille. Vous êtes tous deux dignes de commander; mais l'union surtout nous est nécessaire, croyez-en un vieux soldat.
OLIVIER. Sénéchal, vous aussi vous avez commission de mon redouté seigneur le duc de Normandie^ soyez notice chef.
PERCEVAL. Oui, qu'il soit notre chef.
LE SÉNÉCHAL. Mosscigneurs, vous faites trop d'honneur à Mes cheveux blancs. Je n'ai que quelques soldats sous ma bannière. Choisissez plutôt entre ces deux braves cheyaliers.
GAUTIER. Sénéchal, vous avez commandé une armée royale, il faut que vous soyez notre chef aujourd'hui.
PERCEVAL. Oui, que le sénéchal nous commande.
OLIVIER. Que ceux qui veulent le sénéchal pour capitaine lèvent la main droite.
Tous lèvent la main, excepté le sénéchal, Enguerrand et Florimont.
ENGUERRAND. Au moius, ce n'est pas cet insolent damoiseau.
FLORIMONT. Au moius, celui4à n'est pas un lâche.
OLIVIER. Le seigneur sénéchal est notre capitaine ! Que les ))(ionières et les pennons saluent sa bannière. . GAUTIER. Maintenant allons vite en besogne ; quel sera notre cri?
OLIVIER. Il convient que l'on adopte le cri du général, , pjsRCEVAL. Ainsi Ton criera : Beaudouin au sénéchal!
«FLORIMONT basa un jeune cheTalier. Baudet le séuéchal !
ENGUERRAND. MesseigueuTS, la plus grande partie de nos gommes d'ai'mes ne connaissent pas ce cri. 11 faudrait en pr£^dre un aviU'e ^veç leqiiel ils aient déjà combattu. : .
344 LA JAQUERIE.
LE SÉNÉCHAL. Vous avcz raisoii. Chevaliers, je vous propose de crier : Notre-Dame de Boussies!
FLORiMONT. J ai ti'eizc pennons sous ma bannière, et il me semble que j'ai plus de droit qu un autre à donner mon cri : De Coursy au lion rouge l
GAUTIER. Oui, cela est raisonnable. Il a treize pennons. '
PERCEVAL. Eh ! qu'importent ses treize pennons ? Ce jeune homme peut bien attendre pour donner son cri que la barbe lui soit poussée au menton.
• ENGUERRAMp. Notrc-Damc de Boussies a souvent effrayé les Anglais.
FLORiMONT. Oui, mais ce cri n*a pas, à ce qu'il parait, le pouvoir d'effrayer Jacques Bonhomme.
LE SÉNÉCHAL. Finissonscc débat, messeigneiu*s. Que chacun garde le cri de sa bannière, mais, pour l'honneur de la France, je propose de crier avant: Montjoie Saint-Denis!
TOUS. Montjoie Saint-Denis !
LE SÉNÉCHAL. Disposous promptcmcut notre attaque. Messire Olivier de Laudon et messire Perceval de la Loge ont guidé les coureurs, et vont d'abord nous rendre compte de ce qu'ils ont vu.
OLIVIER. Ce sera bientôt fait. Vous voyez d'ici l'ordonnance de ces misérables. A leur droite est un ruisseau encaissé ; leur gauche est couverte par leurs chariots. Us sont rangés sur deux lignes, leurs archers en tête.
FLORiMONT. Ccs rustrcs singent vraiment les hoounes d'armes.
LE SÉNÉCHAL. Lapositiou que ces vilains ont prise est forte et de difficile abord. Us ont avec eux quelque renard anglais qui les aura rangés de la sorte. »
FL0R1M0NT. Eh bicu ! il y aura quelque gloire à gagner. Je craignais seulement qu'ils ne voulussent pas nous attendre.
LE SÉNÉCHAL, ilcssire de Coursy, avez-vous vu beaucoup debataUles?
FLORiMONT. Mcssire sénéchal, dites-vous cela pour vous railler de ma jeunesse !...
LE SÉNÉCHAL. Je uc raille point,jeune homme. Aujourd'hui vous veiTez une bataiUe et non un tournoi à lances mornées. Je connais les gens de ce pays et leurs longues flèches
et leurs lourds épieux. Croyez-moi^ la journée sera rude.
FL0RIM0I4T. Quoi ! Jdcques Bonhomme se battre ! Allons donc! passe encore pour les compagnons d'aventure qui n'ont point rougi de se joindre à des paysans.
LE SÉNÉCHAL. Mcssirc Florimont, puissiez-vous ne point faire aujourd'hui une triste expérience du courage de vos
compatriotes ! Entre le Loup-Garou gardé par des soldats.
UN SOLDAT. Messeigneurs^ voici un prisonnier que nous vous amenons. Ce coquin si robuste est venu nous braver en s'avançant tout près de nous; mais il s'est rendu ensuite sans* combat, comme un lâche qu'il est.
LE SÉNÉCHAL. Avaucc, vilaiu, et dis la vérité, si tu tiens à la vie. Combien y a-t-il d'hommes là-bas ?
LE LOUP-GARou. Hélas! monseigneur... que voulez^vous que je vous dise ?
LE SOLDAT le menaçant. Veux-tu répondre mieux que cela, voleur !
LE SÉNÉCHAL. Nc Ic maltraitez pas. Et toi, vilain, écoute ; si tu réponds juste à mes questions, je te donnerai la vie, et un manteau de laine par-dessus le marché,
LE LOUP-GAROU. Monscigueur, nous sommes bien trois mille... nous sommes bien quatre mille. Voilà tout, aussi vrai que nous sommes tous ici des honnêtes gens.
LE SÉNÉCHAL. Tu vcux mc trompCT, coquin. Hier soir tes camarades étaient au moins huit mille.
FLORiMONT. Séuéchal, vous êtes vieux, et vos yeux ne peuvent plus compter des hommes d'armes. 11 n'y a pas là-bas plus de quatre mille hommes.
LE SÉNÉCHAL. Mcs ycux mc montrent ici quatre mille hommes ;4nais mon expérience me dit que ces marécages et ces creux en cachent encore autant.
LE LOUP-GAROU. Mouséigneur, vous nous avez fait tant de peur, que la moitié de nos hommes a déserté.
FLORiMONT. Jc Ic disais bien, ils vont nous échapper. Sus, chargeons !
LE SÉNÉCHAL au Loup-Garou. Tu répètes bien la Icçon que tu as apprise de ton capitaine ; il me prend envie de te faire couper les oreilles.
Si6 LA JAQUEBIE.
* LE Loup-GAROU. Âh ! iHonseigneur^ ce serait dommage.^ LE SÉNÉCHAL. OÙ sontlcs aventuriers ?
' LE LOUP-GAROU. Hëlas ! la moitié aussi s'en est olXépg ^t nous ne comptons pas trop sur le reste. iMais voici les' Anglais du capitaine Siward qui n'a pu nous quitter, car ^ a la cuisse cassée ; et là-bas, ces trente ou quarante cher VHUX, ce sont des Navarrois» Ah ! si nous en avions seulement deux cents !
LE SÉNÉCHAL. Tij mcus à chaquc mot. Ces armures si luisantes, que je vois au centre, m'annoncent une troupe' nombreuse d'aventuriers.
- LE LOUP-GAROU. Faitcs excuse, monseigneur, c'est la trou(^ du Loup-Garou avec la moitié des hommes d'Apremont. L'autre moitié, comme vous le savez, et les gens de Genêts^ sont restés au siège d'Apremont avec les capitaines Pierre et Thomas.
LE SÉNÉCHAL. OÙ douc CCS vîlaius ont-ils pris des armetâ si luisants, et d'où vient qu'ils plantent des pieux devant çux, ainsi que font les Anglais ?
LE LOUP-GAROU. Mouseigueur, quant aux armets, c'est qti'ils les écurent avec du sable ; voilà pourquoi ils sont si luisants. Quant aux pieux, on dit que c'est pour vous em* pêcher de passer ; mais je crains bien que cela ne serve de ^ien contre vos bons chevaux,
FLORiMONT. Eh! quc voulez-vous apprendre de c^ im<^ bécile? Sénéchal, nous perdons ici notre temps. Donne» le signal.
LE SÉNÉCHAL. Jc suis votrc chcf, et n'ai point d'ordre à re* cevoir de vous, (au Loup-Garou.) Si tu as menti, t^ sais quje la corde t'attend? N'as-tu rien à dire encore, pensesry bpsa.
LE LOUP-GAROU. Mouscigneur, j'^i dit la vérité.
LE SÉNÉCHAL. Qu'ou Temmène.
LE LOUP-GAROU. Et le mantcau de laine ?
LE SÉNÉCHAL. Lc mauteau ou la corde, après la bataille:
• LE LOUP-GAROU. Dc quellc couleur le manteau ?
On remmène.
LE SÉNÉCHAL. Qu'cu ditcs-vous, chevalicvs?
FLORiMONT. Attaquous sur-le-champ, c'est mon avis. PERCEVAL, Et le mien, - '
, ^LORiMONT. Déployons nos bannières^ couchons le bois ^, et eh avant ! au galop !
TOUS excepté le sénéchal. En avant !
LE SÉNÉCHAL. Braves chevaliers^ souffrez que ma vieille cjipéricnce guide votre valeur. Le front de noli'c ennemi est garni de bons archers qui vont abattre la moitié de vos chevaux avant que vous les ayez approchés d'une longueur de lance. D'ailleurs, il a plu beaucoup hier, la terre est toute détrempée, et nos chevaux entreront Jusqu'aux san* glis dans la boue. 11 me semble donc qu'il vaut mieux envoyer devant nos arbalétriers. Leurs arbalètes portent plus loin que les arcs, et ils ouvriront facilement les rangs de ces vilains mal armés. Nous autres, mettant pied à terre et Serrés en gros bataillon, no? lances retaillées à cinq piedSf nous soutiendrons notre avant-garde, et, Dieu aidant, nous donnerons le coup de grâce aux rebelles.
FLORiMONT. Nous, mettre pied à terre, et combattre avec les art)alétriers î
OLIVIER. Mettre pied à terre devant dés vilains, comme sî hôus avions affaire à des gendarmes anglais ou flamands!
PÉRCEVAL. Des chevaliers français doivent combattre à cheval comme faisaient leurs àïeut.
ëAUTiËR. Des chevaliers français ne peuvent combattre, b'dtifondus avec des arbalétriers ** !
LE SÉNÉCHAL. Mcsscigueurs, souvenez-vous de Poitiers !... théi les Àtigjais, le poste d'honneur est avec les archers l ^ fe^LORiMONT. Ëh ! laissoils les Anglais et leurs façons. Des gendarmes firahçais n'otit besoin d'apprendre à se battre fie personne.
' LE SÉNÉCHAL. De quel ùisage seront nos chevaux dans cette tÉlphce de marécage oîi l'ennemi s'est tetranché? Jamais hoUs ne pouri-ons les charger en ligne.
' i^LOKiMONT. Sénéchal, laissez-moi avec mes seuls gendarmes enfoncer ce tas de brigands. Vous viendrez après nôus^' et vous n'aurez que là peine d'assommer ceux que nous allons jeter par terre.
' lÊ i»ÉNÉbHAL. Jeune homme, croyez-en une bàfbe grise qui a vu plus de batailles rangées que voUs n'avez rompt! 4e lances*
M LA JAQOERIE.
FLORiMONT. J'en crois mon cheval et mes éperons. Je fai^ vœu aux dames^ aux preux et au héron^ dont je porte les plumes ^y de planter ma bannière au milieu du camp des rebelles.
PERCEVAL. Nous VOUS suivrous.
GAUTIER. Mon cheval me porterait tout armé au delà d'une rivière.
ENGUERRAND. Quaut à mol^ j'en crois messire Beaudouin. Le terrain n'est pas bon pour jouter à cheval.
OLIVIER. Mon cheval m'a coûté quatre cents francs. Toute réflexion faite, je ne veux pas le faire estropier d'un coup de flèche.
LE SÉNÉCHAL. Vous vcucz de me nommer votre chef, et J'ai le droit d'exiger de vous de l'obéissance. Que les arbalétriei's commencent l'attaque, et que les gendarmes les suivent à pied.
FLORiHONT. J'ai trcizc pennons sous ma bannière^ et je combattrai à cheval.
GAUTIER. Voyez-vous ces vilains, ils sont tellement orgueilleux de notre hésitation que leurs archei^s se détachent en avant pom* nous attaquer.
FLORiMONT. Compaguons, souff*rirons-nous que les vilains tirent la première flèche? Déployez ma bannière, je vais écraser ces misérables.
LE SÉNÉCHAL. Je suis scul chef ici, et personne ne doitat<« taquer sans mon ordre. A pied, messieurs! (a un offidçr.) Vous, dites aux arbalétriers de marcher en avant.
l'officier. Monseigneur, les arbalétriers ont fait quatre lieues dans la boue, ils demandent une heure pom* sereposer.
FLORiMONT. Eh quoi ! cette lâche canaille fera-t-elle la loi à des chevaliers français? Par saint George 1 chargeons l'ennemi sur le ventre de ces ribauds ". A cheval ! Debout mes pennons î de Coursy au lion rouge !
LE SÉNÉCHAL. Arrêtez, ou vous allez tout perdre! arrêtez, je vous l'ordonne .
FLORiMONT montant à cheval. Je ne Tcçois d'(H*dre que de ma maîtresse et du roi. (a ses hommes d'armes.) Couchcz le bois* De Gomsy au Uon rouge ! et la belle Matheline !
Ses trompettes sonnent, il tort avec sa suite.
SCÈNES FÉODALES. a40
CAtJTiËft. Par saint Denis et saint George! je suivrai ce brave chevalier ! Sainte-Croix^ à la rescousse î
Il gort avec sa suite.
PERCEVAL. A moi, ma bannière ! Délogez à la loge ^ !
Il sort suivi d'un grand nombre de chevaliers que le sénéchal essaye en vain de retenir. Tumulte. Entre le Loup-Garou à cheval.
LE Loup-QAROu. lls sont à nous ! Je vais reprendre mon
arc ! Il sort au galop.
UN HOMME d'armes à pied, courant après lui. Arrêtez! arrêtez CB brigand ! Il a tué mon camarade, et il ^ous vole un cheval.
n sort.
LE SÉNÉCHAL aux chevaliers qui sont restés avec lui. LeS insensés !
ils me quittent et vont se précipiter tête baissée dans ce marais d'où jamais ils ne sortiront. Vous, messeigneurs, vous voulez faire triompher la bannière royale ; suivezmoi, au nom de saint George, et tâchons, sll se peut, de réparer leur faute.
OLIVIER. Entendez-vous ces cris ? Par le sourcil de Notre Dame ! dans leur course ils culbutent nos propres arbalétriers.
LE SÉNÉCHAL se frappant la tête. Oh! les inscusés ! les insensés !
ENGUERRAND. Les voilà daus la boue -maintenant, et les archers les tirent comme des oiseaux englués. Sainte Vierge ! regardez donc ces troupes d'archers qui paraissent de toutes parts. Ils les avaient cachés. Voyez comme les chevaux du sire de Coursy tombent pêle-mêle sous leurs flèches. Ah ! mon jeune chevalier, vous payerez cher votre orgueil. Sénéchal, à votre place je le laisserais où sa présomption vient de l'entraîner.
LE SÉNÉCHAL. Fi douc, monseigueur! — Courons à son secours, chevaliers ; il est téméraire, mais il a du courage. Ce serait une honte étemelle à nous, si nous l'abandonnions dans ce mauvais pas. Messire Enguerrand, raUiez, s'il se peut, nos arbalétriers. — Vous, messire -Olivier, suivez-moi. Essayons de passer le marais avec nos gendai-mes à pied. Montjoie Saint-Denis, à la rescousse !
Il sort avec sa suite.
>j^ LA JÂQUËRlié