SCÈNE XXXVI
Vb* forêt. — Il est nali.
P. JEAN, LE LOUP-GAROU, MORAND, SIMON, BARTHÉ- LÉMY, GAILLON, PAYSANS INSURGÉS.
t. Jean est debout à Técart, appuyé contre un arbre ; les autres sont ascis ou couchés par terre autour d^uii feu, et mangent avec avidité quelques provisions. — Quelques-uns sont blessés, et tous semblent accablés de fatigue.
LE LouF-GAROu. Quarautc-trois hommes! Perdi*e en un seul jour quarante-trois des plus braves archers qui jamais
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aient encoche flèche ! Que la peste étouffe les aventuriers qui BOUS ont trahis !...
SIMON. Que le diable étrangle le captai!
MORAND à basse voix. Et le moino de Mahom qui nous a tàenés à la boucherie !
LE LOUP-GARou. Toujoufs Ic même, vieux Morand. Tu tè tais, et tu te caches quand les horions pleuvcnt. Mais on est sûr de te revoir et d'entendre tes croassements auprès du feu de la cuisine. Ventre de bœuf! Renaud est mort, ^'était le seul brave d'entre vous.
MORAND. Toi qui parles, n'as-tu pas couru aussi vite que nous autres?
LÉ Loup-GARou. Moraud, ne m'échauffe pas les oreilles, je lie Stns pas en belle humeur, et il m'en coûterait moins de te casser la tête que d*avaler le reste de cette bouteille.
MORAND. Tu te fâches toujours pour rien.
tE LODP-GAROu 86 leTant. Eh bien ! mcs loups, fînirez-vous de manger! Jour de Dieu! on dirait, à les voir mâcher si lentement, qu'ils sont assis à une table de noce. Debout, coquins ! Nous avons encore une longue traite à faire avant de gagner nos bois.
SIMON bas à Morand. Voîlà notre vaillant champion qui se ùxmve encore trop près du captai.
F. «AN •'trançant. Nous allons lever le camp...
SIMON bas. 11 appelle cela un camp.
F. JEAN. Franque, tu feras l'arrière-garde avec tes braves ai'chers. Demain nous serons en sûreté derrière l'Oise, et nous pourrons recommencer la guerre.
MORAND bas. Tun'cu as donc pas assez.
LE LOUP-GAROu. Mes archers et moi, nous ferons notre re- -toite tout seuls.
F. JEAN. Qœ veux-tu dire? Obéis.
LE Loup-GAROD« Père Jean, écoutez. Vous êtes deveim aotre chef, le diable sait comment et pourquoi. Avant TOUS je m'étais fait libre. — Je vous ai aidé de tous mes efforts ; moi et mes gens, nous avons fait rage pour vous : maintenant vous voilà retombés dans le bourbier.. Par la liarbe de Mahom! tirez-vous-en tout seul. Et adieu !
F. JEAN. Je m'étais tiompé sur ton compte. Je t'ai cru. un
soldat, tu n'es qu'uft voleur. Tu es âpre à la curée après la victoire; maintenant...
LE Loup-GARou. Maintenant... Si vous m^aviez laisse dans ma forêt, je serais maintenant à la tête d'une centaine de bons lurons libres comme l'air ; au lieu qu^avec votre belle manière de faire la guerre, vous nous avez presque mis la corde au cou à tous tant que nous sommes. Or sus, adieu!
F. JEAN. Ëh bien! fuis, lâche que tu es. Je reste avec ces braves gens. Avec eia je saurai triompher de nos ennemis...
LE Loup-GARou. Jc VOUS Ic souhaite, mon révérend.
F. JEAN. Mais sache que, si tu reviens jamais à mon arméo dans un temps plus heureux, je te ferai pendre comme un brigand, et...
Le Loup-Garou sonne du cor avec force, rassemble sa petite troupe et
•^enfonce dans la forêt.
MORAND. Il a raison, le Loup-Garou; nous sommes bien dupes de rester avec ce maudit sorcier.
F. JEAN. Simon, et toi, Gaillon, rassemblez ce qui nous reste d archers. Vous commanderez^ Tarrière-garde avec moi.
GAILLON. Bien obligé de votre arrière-garde ! Pour nous faire mettre en hachis? Quelque sot!...
SIMON. Père Jean. ..père Jean...
MORAND bas à Simon. Est-CC que tU VCUX luI obéir ? F. JEAN à Simon. Tu hésiteS?
SIMON. Ma foi, l'armée est en déroute. Chacun pour sol. Les boiteux feront Tarrière-garde.
BARTHÉLÉMY. Vous voulcz douc toujours uous commauder? F. JEAN. Prétendriez- vous me désobéir? Parle, toi, Gaillon.
Il le prend à la gorge.
GAILLON. Moi... Non, non, père Jean... mais...
SIMON. Cest vous qui êtes cause de tout ce qui est arrivé.
GAILLON. Vous UOUS avcz mcnés ici.
BARTHÉLÉMY. Vous UOUS avcz poussés à la révolte...
MORAND. Contre nos bons seigneurs.
F. JEAN s'avançant vers lui. Que dis-tu, misérable !
Morand recule effrayé.
SIMON. Nous nous sommes fiés à vous.
GAILLON. Vous UOUS avcz fait tuer comme des moutons.
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MORAND aux paysans. Si VOUS aviez du cœur, il ne serait plus notre capitaine.
SIMON. Vous n'êtes plus notre chef.
BARTHÉLÉMY. Yous uous avez trahis.
TOUS. Trahison ! trahison !
MORAND. C'est lui qui a fait assassiner le Yénérable abbé d'Apremont.
PLUSIEURS PAYSANS. G'est Cela qui nous a porté malheur.
F. JEAN. Lâche canaille! vous osez élever la voix contre moi î Avez-vous si vite oublié que sans moi vous seriez encore esclaves? Avez-vous oublié que par moi, par moi seul, vous avez vaincu yos seigneurs, que vous vous êtes emparés de leurs richesses? Est-ce ma faute, si votie lâcheté vous attire un, revers ? Si je vous abandonnais à vos propres forces, malheureux^ vous seriez déjà tous suspendus aux fourches patibulaires. Si maintenant...
BARTHÉLÉMY. N'écoutous poiut ce traître...
GAiLLON. Empêchons-le de parler !
MORAND. Qu'il meure, l'apostat!
SIMON. Tuons-le comme il a tué le baron d'Apremont.
TOUS. Qu'il meure! qu'il meure !
MORAND. U faut le livrer au captai, au baron de Bellisle !
F. JEAN répée à la main. Avaucez, lâches, avauccz ; je ne vous crains pas. Qui de vous osera mettre la main sur son capitaine ?
PAYSANS. Finissons-en ! — Qu'il mem^e ! — A bas le moine!
F. Jean est frappé d'une flèche par derrière. H tombe et se relère aussitôt sur les genoux en s^appuyant contre un arbre.
F. JEAN. Gela est digne de vous... misérables... vous me frappez par derrière.
VOIX derrière la scène. Les gendarmes du roi !
F.JEAN. Je vais être vengé!... Allez, traîtres... vous n'échapperez pas... à leurs longues lances... Les roues... les potences vous attendent... Je vous excommunie... et vous dévoue aux supplices étemels. u meurt.
MORAND. Sauve qui peut !
VOIX CONFUSES, Nous sommes entourés ; sauve qui peut !
SCÈNES FËODALES. 401
QUELQUES PAYSANS. Qul sera notre capitaine?... Simon, Simon !
SIMON. Fuyons^ nous sommes perdus 1
HOMMES d'armes derrière la scène. AU captal^ aU Captal ! tUC,
tue!
TOUS. Sauve qui peut!
Fvite et déroute générale».
ri?l D£ LA JAQUERIS*
NOTES
1. Les prêtres étant alors les seuls médecins, et les prières et les Tceax presque les seuls remèdes, il n'est pas étonnant que les maladies fussent désignées par le nom des saints qui en guérissaient les dérots, ou qui punissaient par elles les impies et les incrédules.
2. On dévoue un homme au diable en faisant snr lai la croix de la maia gauche. Il faut encore dire certaines paroles.
3. Rien n'était plus commun, dans ce siècle d*ignorance, que de confondre ainsi dans des serments les noms des saints et des démons. — Golfarin, neveu de Mahomet, est représenté dans les vieilles légendes comme un enchanteur redoutable. — Quelques érudits veulent voir dans son nom celui du calife Omar.
4. Cri de joie. — On appelait aussi noêls certaines chansons joyeuses.
5. Boutiersj aventuriers, cfievaliers (Taventure^ noms que Ton donnait à des hommes vivant de pillage en temps de paix, et qui louaient leurs services en temps de guerre au prince qui leur donnait la plus forte solde.
6. Cavaliers couverts d^armures de fer. — Gendarmes, hommes d^armes, lances; tous ces mots sont souvent employés les uns pour les autres.