‹ Théâtre de Clara Gazul: comédienne espagnole, suivi de La Jacquerie et de LaChapitre 15 sur 157 · DON JUAN, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

DON JUAN, LE MARQUIS

DON JUAN. J'ai eu beau prier, supplier, il m'a été impossible de la voir. Il paraît qu'elle est malade.

LE MARQUIS. Cettc diable de femme est sorcière !

DON JUAN. Eh bien ! général, vous comprenez maintenant qu'il n'est pas mal de mener de front une intrigue amoureuse et une intrigue politique?

LE MARQUIS. Sa mère me donne des soupçons.

DON JUAN. Sa mère? C'est une bonne vieille folle. Elle m'a parlé aujourd'hui deux heures durant de ses chers fils qui sont à l'armée, et elle aime tant sa fille!... Savez-vous qu'elle a sauvé des émigrés dans la révolution ? — Allez, c'est une femme qui n'a pas un grain de malice dans le cœur.

LE MARQUIS. Maîs cufin qu'allait-elle faire sur le bord de la mer, si tard, quand tu es parti?

DON JUAN. Que sais-je? Elle m'a dit qu'elle avait rencontré des contrebandiers hier au soir, et qu'elle l'avait fait dire à monsieur le bourgmestre pour qu'il y mît ordre. Elle ne m'a parlé que de rêves affreux qu'elle avait faits. Elle a vu des poignards, des spectres... Enfin, je lui ai fait trop peur pour qu'elle ait pu voir nettement quelque chose.

lOtlRNËB ni, SCÈNE I. 4d

us MARQttd. La flotte anglaise sera bientôt dans cette baie, et terminera nos inquiétudes. Dieu veuille que le vent ne

change pas ! Entre madame de TAiirville.

DON JUAN. Ah ! madame, de grâce, comment se porte madame votre fille?

MADAME DE TouRViLLE. Un pcu micux dcpuis ce matin, Dieu merci. La pauvre enfant ! c'est qu'elle m'avait effrayée d'abord. Mais j'espère que cela ne sera rien.

LE MARQUIS. VeulUez l'assurer de mes respects.

MADAME DE TOURVILLE. Bien Obligée, monsieur le général. Ah ! si vous saviez la peur que j'ai eue hier au soir.

LE MARQUIS. On m'cu a dit quelque chose.

MADAME DE TOURVILLE. D'abord, pour commencer par le commencement^ jetais allé chez monsieur le résident français, qui m'avait invitée, moi et ma fiUe^ à venir passer la soirée chez lui. Ma fille était indisposée... Pauvre enfant !... cela ne sera rien... pourtant^ ce matin, elle me faisait peine... elle avait les yeux battus, elle qui les a si beaux ordinairement. — Pour en revenir à nos moutons, il y avait bien du monde; le salon était plein. Le temps passe vite en compagnie ; et puis, quand il était déjà tard, il a fallu jouer à la bouillotte. J'ai refusé ; mais sans moi la partie était manquëe, il a bien fallu s'exécuter ; j'ai joué. Mais une fois installée sur mon fauteuil, vous ne le croiriez pas, je gagnais toujours. Impossible de me décaver. Enfin, il était je ne sais quelle heure quand le jeu a fini. Un de vos officiers m'a offert galamment son bras ; mais Je l'ai refusé, de crainte que ce pauvre jeune homme ne fût grondé en rentrant à la caserne si tard. — Mon fils, quand il était à l'École Militaire...

DON JUAN à pari. Nous voilà pris... une histoire.

LE MARQUIS. Combien y avait-il de contrebandiers ?

MADAME DE TOURVILLE. J'cu ai VU dcux dcvaut uotre porte; il y en avait un enveloppé dans un grand manteau noir, avec une mine de sacripant. Sa ceinture était pleine de pistolets. J'ai cru qu'il allait m'assassiner.

LE MARQUIS. Bon! ils ne font jamais de mal. Est-ce que vous n'êtes pas bien aise de prendre quelquefois du tabac de

m LES ESPAGNOLS.

Virginie OU de Guatemala, au lieu de celui que vous donné votre régie impériale?

MADAME DE TouRviLLE. Ah ! ffionsieur le marquis, vous

me prenez par mon faible. — Mais cependant je vous

dirais bien quelque chose... si je ne craignais pas que vous me prissiez pour une rapporteuse.

LE MARQUIS. Ditc^, madame.

Madame de todrville. La sentinelle devant votre porte a tout vu, et n'a pas soufflé. Ce que j'en dis, ce n'est pas pour que vous la fassiez punir.

LE MARQUIS. Chut ! ne me trahissez pas : c'est pour moi que venaient ces contrebandiers : ils m'apportaient des cigares d'Amérique. Nous n'en pouvons fumer d'autres; demandez-lui.

don JUAN. Assurément.

MADAME DE TOURVILLE. Eh bicu ! général, voilà qui est joli; mais soyez bien sûr que je vous dénonce, si vous ne me donnez pas du Virginie ou du Saint-Vincent pour me faire taire.

LE MARQUIS. Ëh bien! soit. Je suis heureux d'avoir du tabac de ces deux espèces à^vous offrir.

MADAME DE TOURVILLE. Nou, nou, uon. Cc quo je vous ai dit, général, c'était en plaisantant. Je ne veux pas vous en priver.

LE MARQUIS. Nou ; VOUS cu aurez. C'est pour ma sûreté que je veux vous compromettre aussi en vous mettant de moitié dans la fraude.

MADAME DE TOURVILLE. Eh bien ! tenez, voici ma tabatière.

LE MARQUIS. Gardez-la, et laissez-moi le plaisir dé vous en donner quelques bouteilles.

DON JUAN. Quand pourrai-je présenter mes hommages à madame votre fille? Ah ! madame de Tourville, j'ai bien besoin de la voir.

MADAME DE TOURVILLE. Elle ne vcut voir personne. (Bas.) Au reste, elle n'a fait que parler de vous. Savez-vous que cela m'inquiète... mauvais sujet?

DON JUAN. Vraiment? Et que disait-eUe?

MADAME DE TOURVILLE. Oh! mille choses. Que sais^e^

JOLRNÉË ni, SCËNE II. 61

moi? Mais il faut que je lui tienne compagnie. Adieu^ messieurs. Elle sort. ^

DON JUAN. Nous vous baisoHs les mains. — Eh bien ! monsieur le marquis, qu'en pensez-vous?

LE MARQUIS. Elle est rusée si elle nous trompe. En tous ç^, nous n'avons pas lon^^temps à la craindre, ils sortent.

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