‹ Théâtre de Clara Gazul: comédienne espagnole, suivi de La Jacquerie et de LaChapitre 9 sur 157 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

On entend une musique militaire espagnole dans le lointain.

LE RÉSIDENT seuL

La^ la> la ; au diable leur chienne de musique ! — La parade est finie. Je n'aime pas à me trouver au milieu de ces vieux soldats basanés. (Regardant à la fenêtre.) Ah ! voilà le général La Romana qui rentre chez lui ; reposons-nous. Dieu ! quel rude métier ! Mes instructions m'obligent à me trouver sans cesse avec leurs officiers. — Je viens encore de me promener une heure durant aveè eux... Pouah l mes habits sentent le tabac à faire évanouh*. — A Paris,

M Les ESPAGNOLS.

j'en aurais pour six semaines avant d'oser rae montrer... mais dans Tile de Fionie, dans ce barathrum, on n'est pas si délicat, (ii s'assied.) Ouf ! Us me faisaient presque peur avec leurs longues moustaches et levtrs yeux noirs et farouches. C'est qu'ils ne paraissent pas nous aimer beaucoup, nous^kutres Français.^, «t «es diables d 'E s p a gnol s ^sont 4^ lement ignorants î... Ils ne peuvent comprendre comment notre grand monarque ne veut que leur bonheur en leur donnant poûrrdi son Auguste fi4re... Os trouvent Tîle un peu froide... Parbleu î et moi aussi. — Je paye bien cher l'honneur que rapporte une mission comme la mienne... Morbleu ! quand je me lançai dans k diplomatie/ je m'imaginais qu'on allait m'envôyer d'abord à Rome ou à Naples, dans \m pays de bonne compagnie enfin. «. — Je vais solliciter le ministre... dans la conversation j'ai le malheur de dire que je selis l'espagnol. — « Vous savez l'espfitgnol ? me dit-il. » — Me voilà ravi. ^^ En rentrant chez moi, je trouve des passe-ports et des instructions ; — c'est pour Madrid, à-te^oe^-crois.-.-. — -Pas -du^tout. ..-jour-ladivision espagnole de La Romana dans l'île de Fionie !... l'île de Fionie ! Bon Dieu ! qu'ils doivent être étonnés à ï^aris de me savoir dahs l'fle de Pionie î... Avec cela, on me fait trotter deçà, delà, comme si j'étais un militaire. Encore si j'étais en Danemarck avec l'armée du prince ', je trouverais des Français à qui parler. — Mais, hélas ! il faut que je reste ici avec un^as d'ÈspagncrtSi.. des 'Danois, des Hanovriens, des Allemands... tant qu'on en veut. Tous ces braves gens-là s'aiment coiniile chiens ôt'éhàtB. n faut les espionner, les amuser/leur parler le langage de la raisoa> de la nature et de la civihsation, comme mes instructions me le prescrivent... C'est, ma foi, difficile..» Us ne veulent pas se mettre dans la tête que les Anglais avec leur sucré sont leurs ennemis mortels. Us voudraient prendre du café des îles et cent autres choses ; mais> puisque nous nous en pas- SOD85 ils peuvent bien, eux aussi, s'en passer. — Mon Dieu! quand prendrons-nous l'Angleterre? Ce sont les Anglais qui me font rester dans cette maudite île avec ces baragouineurs d'Espagnols. — Ah ! l'air était si humide (aujourd'hui !••• bien heureux si je n'attrape pas une bonu^

JOURNÉE I, SCËNE I. fft

fluxion de poitrine. — Je serais tenté de me mettre au lit; -— mais il faut pourtant faire mon rapport. — Chien de métier! — jamais un instant de repos ! Un rapport ! Eh ! que dire?... Le prince m'écrit qu'il a lieu de soupçonner la fidéhté du marquis de La Romana^ qu'il me faut observer de près sa conduite et sonder les dispositions de ses soldats... Oui^ sonder^ voilà qui est bien aisé à dire ; — allez donc regarder ce qu'ils ont sur le cœur... leur peau est si noire, à ces moricauds, qu'on ne peut voir leur cœur au travers. — Ah parbleu 1 voilà qui est bien trouvé ! — Je m'en vais écrire cela au prince de Ponte-Corvo; cela le fera rire, et c'est en faisant rire les gens que l'on avance.

— C'est cela. — Je leur écrirai aussi cela à Paris. — (il écrit) L'idée n'est pas mauvaise...

UN DOMESTIQUE entrant. Une dame d^nande à parler à monsieur.

LE RÉSIDENT. Une dame l et quelle espèce de dame?

LE DOMESTIQUE. Mais, monsicur, c'est xme Française... Elle est bien habillée, et elle a bien bonne tournure.

LE RÉSIDENT. Uuc Française dans l'île de Fionie! une française à Nybo|:g î bonheur inespéré ! Lafleur, donnezmoi mon habit bleu et ma montre à breloques. — Un pei- >gBe. Bon. Faites entrer.

Entre madame de Coulanges en habit de voyage.

LE DOMESTIQUE annonçant. Madame de Coukngcs.

- LE RÉsiDEiïT i part. Pestc ! c'est sftns doute la femme d'un général. (Haut.) Je suis désespéré, madame, de vous reo»- ' ¥oir au milieu des horreurs diplomatiques d'un cabinet qui. . .

MADAME DE COULANGES. MousieuT, veuiUez avoir k boulé de lire cette lettre.

LE RÉSIDENT. Madame^ avant tout, prenez la peine 4e TOUS asseoir.

MADAME DE COULANGES. MonsiCUr...

LE BÉ&u)eNT. Ah ! de grâce, prenez ^ fauieuil.

MADAME DE COULANGES. Si...

LE RÉSIDENT sans lire là lettre. Madame amve de Paris, > sans doute ?

MADAME DE G0ULAN6E8. Ouî, mousleur. Cette lettre...

LE Ré8ii>E7tT de même. J'ose « peinB espér6i% madame^ que vous daignerez prolonger votre séjour dans cet affreux pays!.:. .

MADAME DE couLAKGES. Je ue sais ^'oials si vous preniez la peine de lire cette lettre...

LE RÉSâ>Ef<T de même, très-vite. Nyborg CSt îort triste. C'est

ici que sont cantonnes les Espagnols. Ils s'y ennuient à qui mieux mieux avec les Allemands. Nous n'avons presque pas de Français. Ils sont malheureusement en Danemarck^ de Tautre côté du Belt, avec le prince de Ponte-Corvo. Ce» pendant^ madame, votre séjour à Nyborg suffirait pour y attirer tout Tétat-major du prince. — Un désert habité par -un cénobite comme Vjous...

MADAME DE COULANGES. MORSiCUr, Si...

LE RÉSIDENT de même. A propos, et Talma^ que devient-il î MADAME DE couLANGES. Jc vals pcu au spectaclc. Si VOUS.i» LE RÉSIDENT de même. Je ne puîs VOUS exprimer, madame^ à quel point je suis charmé de rencontrer au milieu des neiges étemelles... une rose de Paris... hi! hil hi î une compatriote aussi aimable... Je désirerais vivement pouvoir vous être utile à quelque chose. Si vous aviez besoin, madame... -

MADAME DE couLANGES. Dc grâcc, prcncz la peine de lire cette lettre.

LE RÉSIDEIST. PuisquO VOUS le permettez... (il ouyre la lettre

et lit,) Brr, brr, brr... Ho ! ho ! Peste ! il ne faut pas rougir pour cela... Mais que diable voulez-vous que je vous dise, ma belle dame?

MADAME DE couLANGEs. Faites-'moi connaître le marquis de LaRomana.

LE RÉSIDENT. Mais... quc voulez-vous que je vous dise? — Je Tai bien cd)servé. Il n'y^a rien à faire avec un honune comme lui. Il est boutonné jusqu'au menton. Et pub, voyez- vous, il est vieux... et, quelque- jolis que soient vos yeux, ils n^ont pas le pouvoir de ranimer un mort^ hé! hé! hé!

U approche -son faoteuil <le madame de Coolanges.

MADAME DE couLANGES &e reculant Peut-être a-t-iluH ami.*, un ami intime, qui possède toute sa confiance?

JOURNÉE I, SCÈNE h 17

LE nÉsiDENT. Oui, il en a bien un... et môme un drôle de corps. C'est son ai.de-de-camp et son neveu. 11 n'a pas de secret pour lui, à ce qu'on m'a rapporté. Au reste, cet aidede-camp est un mauvais sujet, un brctteur... qui, il n'y a pas quinze jours, a tué en duel un offlcier français de la plus haute espérance, Et savez-vous pourquoi? Parce que cet officier français lui a dit, en lui proposant la santé de sa fiTajésté l'empeieur, qu'il lui couperait les oreilles s'il ne buvait pas. Il n'a pas bu, et l'a tué.

MADAME DE couLANGES. Du rcstc, qucUc cspècc d'homme est-il?. . . Son caractère?. . .

LE RÉsiDEis'T. Sou caractèrc?... ma foi... que voulez-vous que je vous dise?... Je ne sais... Il est toujoiu*s à friser sa moustache. . . Ah ! et puis c'est un fumeur, un fumeur déterminé. Oui, il passe quelquefois des heures entières, enfermé avec le marquis, à fumer d'une drôle de façon... avec de petits cigares de papier qu'ils font eux-mêmes. Ce que je vous dis est exact, je les ai rus.

MADAME DE couLAKGES. Saus doutc OU VOUS aura remis quelques notes sur son compte?

LE RÉSIDENT. A VOUS dire vrai, on m'en a bien remis quelques-unes. Mais, ma foi, je ne sais ce qu'elles sont devenues. J'ai tant de papiers!... C'était peu de chose, puisque je ne m'en souviens plus.

MADAME DE COULANGES. Fort bicu. Mais au moins quel est son nom?

LE RÉsiDETîT. H sc nommc don... vous savez que tous les Espagnols s'appellent don... don Juan Diaz. . . Ils ont des noms uniques!... don Juan Diaz... Il a bien encore un autre nom, mais pour le moment je ne m'en souviens plus ... II demeure aux Trois-Couronnés, un hôtel sur le bord de la mer.

MADAME DE- COULANGES. Cela suffit. J'ai de grands remercîments à vous faire pour vos informations. — Il me faudrait mille écus.

LE RÉSIDENT écrivant un billet. VoUS ïes aurCZ. VouS avCZ Un

crédit ilHmité dans la lettre, et sur votre figure. .. Hé I hé ! hé !

MADAME DE COULANGES. Me scralt-il possiblc, monsieur, de

faire passer par votre entremise de l'argent franc de port à

un frère que j'ai, sergent dans la garde?... Cet argent pro-

Tient de quelques marchandises françaises que j'ai vendues en Allemagne.

LE RÉsu)ENT. Saus la moindre difficulté. J'envoie tous les jours à mes amis du bœuf fumé par le courrier diplomatique. Maispourrai-je compter sm* unpeu de reconnaissance? Hé! hé!

MADAME BiE couLANGES. Le billet est à ^^^e? '

LE RÉSIDENT. A vuc sur mcssieurs Moor et compagnie. — Ce monsieur Juan Diaz est un heureux coquin... Car nous autres qui faisons delà diplomatie^ nous comprenons tout de suite le fin des choses... Vous allez le séduire... Hé! hé! j*ai envie de me faire conspirateur, moi, hé ! hé ! hé !

MADAME DE couLANGEs. Ce uc Serait pas chose aisée, monsieur, que de pénétrer vos secrets. Je suis bien fâchée de * vous avoir dérangé, pom* si peu de chose, de vos occupations d^lomatiques.

LE RÉSIDENT. Vous me permettrez, belle dame, de venir quelquefois me délasser de la politique auprès de vous?.,.

MADABiE DE COULANGES. P^rdou, mousicur; vous ne réfléchissez pas, sans doute, que Je ne dois pas recevoir le résident français dans Vile de Fionie.

LE RÉSIDENT. Diable! Vous avez bien. quelque espèce de raison... Mais avec un grand manteau sombre, comme en portent les Espagnols... un soir... par un temps de brouillard...

MADAME DE COULANGES. Nou, voici ma première et ma dernière visite. Ua mère se chargera de vous porter les notes que j'adresserai au prince.

^ Elle met son toile et se dispose à sortir.

u RÉsœENT. Permettez du moins...

LE DOMESTIQUE entrant. Cet aldc-de-camp que vous savez bien... Taide-de-camp du général La Romana, désii*e vous parler.

LE RÉSIDENT. Qu'll aille au diable! Lafleur, conduisez madame par le petit escalier dérobé. Vite, vite ! Adieu, sirène ! (Hadaioe de Gouiange^Aort.) Quel dommage ! jamais je ne me suis senti tant d'esprit. Et j'étais <en si beau cheniin ! Au di9l»le le ficbeux ! N'avoir .pas un moment à spi 1

A3i ! monsieur, j'ai Thonneur de vous présenter mes hommages : comment vous portez-vous? — J'en suis charmé. Et le cher général? Toujours de même? — Enchanté ! Prenez donc la peine de vous asseoir.

DON JUAN. Voulez-vous prendre la peine de m'écouter?

LE RÉSIDENT. Entièrement à vos ordres. Disposez de moi.

DON JUAN, n y a six mois, monsieur, que nous sommes sans IK)uvellBS d'Espagne. Diverses raisons nous ont portés à croire, moi et d'autres officiers de notre division, que vous, monsieur, aviez des ordres de voti*e gouvernement pour les fa^e arrêter, et...

LE KÉSHMENT. Pardounez^moi, monsieut le colonel, vous êtes entièrement dans l'erreur, et, pour achever de vous détromper, je me fais un véritable plaisir de vous communiquer des dépêches de votre pays que je reçois à Tinstant même. Voici une proclamation de son altesse le grand-duc de Berg; voici un bulletin annonçant...

DON JUAN. Ehl que m'importent vos proclamations et vos |][ulletins? C'est bien cela dont nous nous soucions ! Des nouvelles de nos familles, et non de celles du grand-duc de Berg, voilà ce que nous vous demandons.

LE RÉSIDENT. MousieuT, il y a tant d'accidents qiii peuvent Qmpêcher une lettre de parvenir à son adresse! Peut-être, par exemple, aura-t-on oublié d'affranchir vos lettres ea Espagne, ce qui arrive très-fréqueminent; ou bien...

DON JUAN. Plaisante excuse!

LE RÉSIDENT. Vouleit-vous me faire Thonneur de déjeuner avec moi?

DON JUAN. Gcsuad merci, monsieur le résident. J'ai chez moi du chocolat de contrebande qui m'attend, et vous m'excuserez si je le préfère à votre café impérial. - LE RÉSIDENT. Ah ! jeuue homme, jeime homme ! se peut-il ipîB vous oubliiez le tort irréparable que vous faites au commerce! Ce chocolat ne vous est*il pas apporté par nos plutf i OFuels ennemis?

DON JUAN. Que m'importe, pourvu qu'il soit bon?

.xERÉSjiD&NT. Monsieur, monsieur, le chocolat des tyrans des mers doit toujours paraître détestable à un ofûcier qui a

rhonneur de sjervir sousles drapeaux toiitjoiirs victoriectx de sa majesté impériale.

DON JUAN. Eisa majesté impériale nous dédommage assurément de toutes les drogues continentales qu'elle nous fait avaler, grâce à son blocus!

LE RÉSIDENT. Saus doute, monsieur. Sa majesté ne veutelle pas faire briller au-dessus des Pyrénées le soleil de la civilisation, dont les brouillards de Tanarchie ne vous ont laissé voir jusqu'à présent qu'une faible lueur ?

DON jtJAN riant. Ha ! ha ! ha ! Quels soins paternels ! que cela est touchant ! Mais, franchement, monsieur, je vous avoue que nous aimons l'ombre eu Espagne, et nous nous passerions fort bien de son soleil.

LE résident; Nouvelle preuve du besoin que vous avez d'un législateur qui vous retrempe. Permettez-moi, monsieur le colonel, d'exprimer ici toute ma jpensée. Vous n'êtes pas, vous autres Espagnols, à la hauteur du siècle ; et même, qui le croirait? vous voulez repousser la lumière qu'on vous apporte. — Tenez, monsieur, je parie que vous n'avez jamais lu Voltaire!

DON JUAN. Je vous demande pardon, monsieur; je sais par cœur une grande partie de ses œuvres.

LE RÉSIDENT. En cc cas, je ne vous en parlerai pas. — Mais enfin, vous êtes encore entichés... (non pas vous, monsieur, qui êtes un esprit fort comme un Français, mais la masse de vos compatriotes), vous êtes encore entichés de vos superstitions. Vous en êtes encore à n'avoir de respect que pour la monacaille... N'est-ce pas vous rendre service que de vous importer la philosophie du dix-neuvième siècle, et vous déban-asscr de vos antiques préjugés, enfants de rignorance et de l'erreur?

©ON JUAN. Monsieur, nous recevrons toujours la philosophie à bras ouverts quand on nous l'enverra dans des caisses de bons li^^es. Mais, d'honneur, le cortège de quatre-vingt mille soldats qui l'accompagne aujourd'hui ne nous la rend* pas très-aimable.

LE RÉSIDENT. Sa majcsté veut vous arracher au joug des despotes insulaires.

JOURNÉE li SCÈNE I. U

DON JUAN. A propos^ on dit qu'en Poitugal^ sur le bord de la mer, auprès de certain bourg nommé Vimeiro "...

LE RÉSIDENT. Ob ! mousieur^ yovA êtes assurément mal informé.

DON JUAN. Gomment î je ne vous ai' rien dit encore.-

LE RÉSIDENT. Mais je devine ce que vous allez dire. Permettez-iiioi de rétablir les faits. Les Anglais ont débarqué à Vimeiro, il est vrai; jusqu'ici vous êtes bien informé. Mais nous avons été les attaquer; nous les avons tournés^ coupés... Enfin on en a fait un carnage effroyable. — 'Il parait même que beaucoup- de leurs généraux ont été tués. Leur armée a été ^fnise dans la plus épouvantable désorganisa* tion... à la suite de quoi nos braves troupes, d'après des ordres supérieurs, se sont embarquées pour Brest en France, Telle est, monsieur, l'exacte vérité.

DON JUAN. Voilà qui est admirable! mille remerciments. Je vais faire part à mes amis des nouvelles que vous m'avez données...

LE RÉSIDENT. Si VOUS le permettez, je vous remettrai une relation moins succincte et plus claire.

DON JUAN. Oh ! votre relation est excellente et fort claire... et je m'y tiens. Adieu, monsieur, bon appétit! U en faut pour prendre le café de la grande nation.

Il sort.

LE RÉSIDENT. Scrviteur, monsieur; mes respects à mon« sieur le marquis. (Seui.y Mauvais ricaneur ! Qu'il rie tant qu'il voudra, je l'ai bien attrapé avec ma relation de la bataille de Vimeiro. C'est extraordinaire î depuis que je suis dans la diplomatie, je me sen» un aplomb, une intrépidité pour débiter des bourdes, dont je ne me serais pas cm capable il y a un an. Me voilà faisant des bulletins, en vérité, aussi bien qu'un major-général. Patience^ patience î Je ne suis pBS cloué à cette île. On avance vite au service de l'empereur. Qui sait! un jour peut-être bien me révcillerai-je avec le portefeuille des affiedres étrangères sous mon chevet.

Il iort.

f SCÈNE IL

Vb «ttta» «• coi»v«g«to dam rfeiAtsI dm

LE MARQUIS^ seul, se promepant avec inquiétude. Il tire sa montre.

' n devrait être arrivé depuis une heure ! ... Je ne puis tenir en place ! . . . Peut-être que d'ici je découvrirai quelque chose.

(Il ouvre la fenêtre qui donne sur la mer.) Noil^ paS Un hdteau &1

mer... Aussi loin que la vae peut s'étendre, les vagues, rien que les vagues... pas un point noirpour me donner une luem* d^espérance!... (il se promène.) Peut-être ont-ils eraint ce mauvais temps. . . c'était au contraire celui qu'ils devaiiait choisir... Seulement, si je pouvais être sûr qu'ils ne se sont pas embarqués!... (Regardant à la fenêtre.) Le sloop a pris le large. Allons! ils me tiendront encore un jour à la torture... Cependant... quelque temps qu'il fasse, m'écrivait ramfftl, vous aurez de mes nouvelles... lime semble que je brûle.. , Pas une embarcation!... S'ils avaient été arrêtés, malgré leurs passe-ports, par quelque garde-côte?... Auront-Us pri» toutes leurs précautions pour each^ leurs dépêches?... Je leur avais tant recommandé!... Quel tourment que l'incertitude!... J'aimerais mieux mille fois me trouva* au mMûeu 4les boulets d'un champ de bataille que dans cette chambre, attendant ce bateau, sans pouvoir hâter d'un seul instant «on arrivée...

DON JUAN derrière la scène. LoTmTO, dcsselie la jumaat, il

fait trop mauvaia temps pour sortir. — (Entrant.) Au diable ce pays de brouiUards et de pkdes ! -^ Ah ! général, je baise les mains de votre excdlence. Toujours à regarder par la fenêtre depuis que je vous ai quitté?-^ Eh ! dites-moi, a.vexr TOUS compté combien il y a ée vagues dans le Belt?

LE MAAQuts. Do« Juan, comment trouves^u £e pays?

DOW WAN. Gomme une antichambre du purgatoire; et j'espère qu'on me rabattra dans l'autre monde les années que j'y ai passées sur celles que je dois rôtir en expiation de mes péchés...

JOURNËË I, SCÈNE II. ^

Lc MARQUIS à part. La mer n'est pas tenable. l'espère qu'ils ne se sont pas embarqués.

DON JUAN oontinaant. Il y pleut toujours, quand il n'y neige pas. Les femmes y sont toutes ou blondes ou rousses ; jamais grand comme la main de bleu dans le ciel^ pas un pied mignon^ pas un œil noir! Oh ! Espagne, Espagne ! quand rêver- . rai-je tes basquinas, tes jolis escarpins, tes yeux noirs^ brilr Jants comme des escarboucles!

LE MARQUIS. Dou Juan, ne /lésires-tu revoir l'Espagne que pour les yeux noirs et les pieds mignons qu'elle renferme?

DON JUAN. Voulez-vous que je vous parle sérieusement? ^ . LE MARQUIS. Ouî ; mais es-tu capabled'une pensée sérieuse ?

DON JUAN. Vive Dieu! si vous n'étiez pas mon général, j^ TOUS dirais une raison bien sérieuse qui me fait désirer de revoir l'Espagne.

tk MARQUIS. Parle en toute assurance.

DON JUAN. Vous ne me mettrez pas aux arrêts, vous me le promettez?

LE MARQUIS. Toujours des plaisantôries!

DON JUAN. Vous voulez du sérieux? Eh bien ! si je veux revoir l'Elspagne, c'est pour me trouver face à face avec ses oppresseurs. C'est pour planter en Galice l'étendard delalïr berté, c'est pour y mourir, si je n'y puis vivre libre.

LE MARQUIS lui serrant la main. don JuaU ! tU aS le ÇOBQJT

d'un véritable Espagnol, malgré ta légèreté apparente. C'est à ce cœur, don Juan, que je veux confier un secret qu'il esi di^e d'apprendre.— Bien que nous ne portions pas de chaînes, nous sommes tout aussi captifs dans cette île que nou» le serions dansun immense cachot. Ici une arméenombreuse d'auxiliaires nous observe. De lautre côté du Belt, l'année' du prince de Ponte-Corvo pourrait en quelques jc^^rs se réunir aux Danois et aux Allemands pour nous écraser. Mais celle mer, qui nous ferme le chemin de notre patrie, cette mer...

Bntrent madame dtf Goulanges, madame de TottnriUe, Thôte, ane femme de «hambre. Don Juan les observe, et le marquis se retire dan» le fond, à la- ^fetiétre.

: l'hôte. Voici le salon de compagnie : ainsi vous n'aurez - ^^'te carré à traverser ; la société la plus distinguée s'y ras-

semble. Le général La Romana occupe en ce mottténtràilc de la maison en face de votre appartement. Vous voyez qu'il est impossible de trouver un hôtel mieux fréquenté. Le cercle noble de la ville s'y réunit tous les soirs \

MADAME DE TouBviLLE. Gela est fort agréable.

MADAME DE couLANQEs. Louisc^ faltcs portcr mes malles dans nos chambres.

MADAME DE TouRviLLE. Jc vals avcc VOUS. Je suis bien aise de me mettre au fait de la maison. (Bas à madame de covianges.) Allons^ ferme! Te voilà en présence de l'ennemi; l'important est de bien débuter.

MADAME DE couLANGES. Bou. Jo roste Ici pendant que tu rangeras un peu. (Affectant de la surprise.) Ah! malsily a quelqu'un ici!

l'hôte. C'est- le général dont je vous parlais^ et son premier aide-de-camp.

DON JUAN bas au marquis. Excellence, voycz donc ce qui nous arrive; de véritables prunelles andaiouses^ ou le diable m'emporte!

LE MARQUIS. Don Juan, viens. . .

l'hôte. Monsieur le marquis, une dame française qui va être votre voisine ! — Madame de Coulanges. — Madame, monsieur le général de La Romana, le colonel don Juan Dîaz.

MADAME DE COULANGES à Thôte. Aiusi VOUS VOUS chargCZ dé

me procurer un domestique?

l'hôte. Je vais de ce pas le chercher. Excusez-moi si je vous quitte; sans doute, cesmessieiu*s se feront im plaisir...

DON JUAN. Madame, c'est à nous, comme aux plus anciens locataires, à faire les honneurs de ce triste hôtel. Veuillez donc prendre la peine de vous asseoir. Ce ne peut être qu'un naufrage, madame, qui vous amène dans cette île maudite; il y a bien longtemps que j'en demandais un au ciel, mai^ je n'espérais pas qu'il nous envoyât une...

MADAME DE COULANGES. Pardou, mousieuf le colonel, vos vœux n'ont pas été exaucés, car je suis arrivée hier parle paquebot; et moi qui ne me pique pas de courage, je n'ai pas eu un instant de frayeur. En voyant la mer aujourd'hui, je lîttc félicite d'avoir passéliier.

Le MÀRauis. Don Juan....

DON JUAN. Vous parlez trop bien espagnol^ madame^ pour n'être pas une de nos compatriotes. Vous avez eu compassion de nous autres^ m^eureux exilés.

HADAME DE couiJkjNGEs. Non^ mousleur^ je ne suis pas Espagnole^ mais j'ai longtemps habité votre beau pays.

DON JUAN. J'aurais juré que vous étiez Andalouse^ à votre excellente prononciation^ et surtout à vos yeux et à vos pieds tout ktaligaditanos. N'est-ce pas, excellence^ que vous auriez cru que madame était de Gadiz ^ ?

MADAME DE couLANGES. Pour moi^.à VOS comptimonts^ j'étais tentée de vous prendre pour un Parisien ; vous m'avez dit trois paroles, et c'étaient autant de compliments. Je vous préviens que JQ ne les aime pas.

DON JUAN^ Ah ! madame, il faut me.lef pardonner : il y a si longtemps que je n'ai vu de jolie fenmie !

LE MARQUIS. Dou Juan, j'ai à te parler chez moi. il sort,

MADAME DE COULANGES. Lc général semble avoir quelque chose à vous dire.

DON JUAN. Oh bien ! qu'il attende ; je ne quitterai pas la compagnie d'une dame pour aller parler de casernes et de corps-de-garde avec un vieux général. — Pouvons-nous espérer, madame, de vous conserver longtemps?

XADABIE DE COULANGES. Jc uc sais. Dcpuis la mort de mon mari j'ai quitté la Pologne, et j'attends ici mon oncle, qui doit faire partie de votre corps d'armée.

wm JUAN. Un militaire?

MADAME DE COULANGES. Il cst coloncl dc dragons,

DON JUAN. Et le numérodefion régime&t?

MADAME DE COULANGES,^ p^^ Je tremble ! (Haut.) Mais le... le quatorzième, je crois.. .

DON JUAN. €'est donc le colonel t)ttrand> avec lequel j'ai servi. Mais son régiment était en Holstein, et il est parti depuis quelque temps pour TËspagne.

MADAME DE COULANGES. Lo uom dc mou oucle est M. de Tourville... Mais il est maintenant, je crois, attaché à l'étatmajor..; Il a commandé autrefois ce régiment, ou bien peut-être ai-je confondu les numéros.

BON JUAN. Vous avez quitté l'Espagne avant rinvasi(Hi...

16 LES ESt^AGNOLS.

(se reprenaitt) avant que les FrançaÎB n'entrassent en Espagne.

MADAME DE GOCLARGES. Oui^ Hionsieur. — Les Français tOfit bien détestés en Espagne aujourd'hui.

DON JUAN. Des Françaises comme vous^ madame^ fl(mt «knées en tottt pays ^ et je suis sûr que nos rebeHes^ comme vous les ttppelei..*

VOIX décria» u foènc. fis isont perdus l ils sont 4an8 le courant.

Don JUAM. Bien! qudques malheureux qui font naufrage ! 11« vont à u fendtce.

iLUkAME HE C0DLASICE6. Oh ! Cette barque là-bas^ avec ces ;trois hommes. Ciel ! quelle énorme vague !

DON JUAN. Us vont se briser sur les récifs^ si Ton ne va à leur secours ! Mais personne n'ose^ à ce qu'il parait

MADAME DE couLANGES. Oh ! si J'étais homme t

DON JUAN débçutoimaiit ion habit. J'y vais^ moi.

•MADAME .DE cocLARQES. Arrêtez ! qu'allez-vous faire ¥ monsieur^ vous allez vous perdre ; restez^ je vous en supplie !

DON JUAN. Non^ non l je ne puis demeurer -tranquille quand je vois des hommes en danger de périr.

MADAME DE C0UI/AN6ES. Maîs VOUS u'êtcs pas marin. . . Arrêtez^ au nom duxiel ! monsieur, vous allez périr avec eux,

restez, restez ! (BUele prend par rhabit. D(ml Juaa le lui laisse eutre les

nains, et sort.) 11 veut mourir ! «Quel secours pouvez-vous leur porter!.*. mQnsiem' ! (a Va fenêtre.) Colonel! colonel don Juan !... Le voici qui entre dans une petite chaloupe, avec deuxhonunes, braves comme lui^ malhem*eux ! et les vagues sont .plus hautes que la maison. Entre u marquis.

LE MARQUIS. Qu'cst^ce ? PouTquoi ce.bruit ?

MADAME DE GOULANGES. liélas ! mousieur !... votre aidede-camp...

LE MARQUIS.. Eh hien? |

MADAMEDE GOULANGES. U s'cstélancé... malgrémpl...

LE MARQUIS. OÙ est-il?

MADAME DE GOULANGES. Tcncz, Ic voycz-vous?... Hélas !.... LE MARQUIS à la fenêtre. Don Juau ! don Juan ! MADAME DE GOULANGES. Die U ! queUe affreuse tempête !.••• et leur chaloupe est si petite !

l,E MARQUIS. Messieurs, allez, arrêtez cette barque ! ils

JOURNÉE i, SCÈNE II. tt

courent à leur perte. Tenez, voici ma bourse..^, mais partez !

MADAME DE couLANGEs. Uélds ! le danger est si affreux, que persojme n'ose la ramasser.

I.E MARQUIS. Comment î lâches ! laisserez-vous périr ainsi Tos camarades sous vos yeux ?... Âh ! je suis ébloui !.., je ne vois plus rien,.. Dites-moi^ le voyez-vous encore ?

MADAME DE COULANGES. Oui, tOUJOUTS. Ils SOUt COUCUés SUr

leurs rames.

i LE MARQUIS. Mon Dlcu ! le rendras-tu victime de sa générosité !

MADAME DE couLAi<ïGEs. Ahl... îls sôut isubmergés^ miséricorde !

i£ MARQUIS. Non, la bar(pie de don Juan flotte encore !.. « mais les autres....

iiADAME D£ couLANGES. Je nc puis m'arrachcr à cet affreux spectacle^ bien qu'il me tue !

LE MARQUIS. Clcl ! il a disparu !

MADAME DE couLANGEs. Je ne vols plus son écharpe rouge !

LE MARQUIS. Mdlheurcux 1 que dirai-je à sa mère ?

MADAME DE COULANGES. Mbs ycux sc remplissent de larmes... tout tourne autour de moi. •

Elle se laisse tomber sur la fenêtre.

LE MARQUIS. Il cst mort ! il est mort ! Et sa mèie qui me J'avait confié!...

U court çÀ et Ut comme un forcené. Au bout de quelques instants on

entend des

CRISderrière la scène. LeS VOilà ! Ics voild !

LE MARQUIS. Ils sont sauvés !... Je le vois !..« Don Juan !.. . Don Juan 2.^. Madame... il est sauvé !

MADAME DE couLAPiGES. Quoi !... il n'cst pas moi't?

LE MARQUIS. VoUàleur bateau !... Ils ont pris les hommes de l'autre barque... Encore un elTort^ don Juan I

MADAME DE COULANGES agitant son mouchoir. CouragCy brave

jeune homme^ tu n'es pas fait pour mourir ici " 1

LE MARQUIS. Ticns fcrmc le gouvex-nail, don Juan..... Encore cette vague,., courage !

MADAME DE COULANGES. A.ÏX ! je u'y puls résLster...

Elle se jette .sur un sofa.

LE MARQUIS. Dou Juan !... Don Juan !•.*

CMS derrière 4a scène. Ils SOIlt sauvés !

LE MABQuis. Bicii !... ciicore celle-cî... c'est la dernière... Victoire !... Il touche au rivage... J'en mourrai de joie!... Madame, madame, venez donc le voir portant dans ses bras le malheureux qu'il a sauvé... Est-ce là du courage ! Usort.

MADAME DE couLANGES. Voilà douc ce don Juau !.>. Malheureuse que je suis!... j'espérais trouver quelque fat... et je trouve un héros !... Ah î qu'il est. différent de t'hommeque je m'étais imaginé !

Entrent don Juan portant Wallis évanoui, le marquis, madame de Tour-

yille, rhôte, quelques valets.

DON JUAN. Vive Dieu !... je suis heureux de savoir nager!... Ah! vous voici, madaifné... faites-nous, de grâce, un peu de place.

l'hôte. Prenez garde au sofa... mettez cette ser\iette sous lui.

DON JUAN. Il s'a git bien de votre sofa ! posons-le doucement !

LE MARQyis l'embrassant. Mou fîls ! mon cher don Juan !

l'hôte aux valets. Allez préparer un Ut bien chaud ; moi, je vais chercher un médecin. n son.

DON JUAN, à madame de couianges. Je parie, madame, quc vous avez des sels sur vous ; toutes les jolies femmes en ont.

BIADAME DE couLANGES. Jc vais eu cherchcr. Elle sort.

DON JUAN. Ce ne sera rien, il est resté trop peu de temps sous l'eau. — Voyez ddnc^ excellence, sous cette mauvsdse veste, cette chemise à jabot... Pour un pêcheur norwégien, cela est assez élégant.

LE MARQUIS bas. TaiS-tol.

DON JUAN. Hein? — Frotte2-lui les tempes de votre côté... et la paume des mams... Mais comme il les tient serrées toutes les deux sur sa poitrine!... Ah! ah! une petite boîte au bout d'un cordon?... Il y a de l'amoùi* là dedans, ou le diable m'emporte!

MADAME DE TOURVîLLE. VoyonS.

LE MARQUIS prenant la boîte. Occupons-nous du malade.

MADAME DE COULANGES rentrant avec un flacon. Tenez. II Commence à i^5pirér. Maman, soutiens-lui la tête.

MADAME DE TOURVILLE. Il faudrait le pendre par les pieds pour lui faire rendre l'eau qu'il a bue.

LE MARQUIS. Oui ? ce serait le vrai moyen de l'achever. "WALUS. Où suis-je?

DON JUAN. Avec des amis^ camarade.— Eb bien! comment cela va-t-il?

"WALLIS portant Jes maini k son cou. Ma boîtC?

DON JUAN. Elle est en sûreté; c'est le marquis de LaRomana qui la tient, n vous la rendra^ soyez tranquille^ et bur vez ce que Ton vous présente.

WALLis. Le marquis ?.. .

DON JUAN. Tenez, buvez ce cordial.

lE MARQUIS, Qu'on le porte sur le lit de Pedro^ mon valet de chambre.

DON JUAN à madame de Conianges. Regardez, madame, regardez ce pauvre matelot. Vous voyez en lui le modèle des amants. Il tenait serrée sur son sein une petite boite que M. le marquis vient de prendre, et qui contient un portrait de femme que son excellence va nous montrer.

LE MARQUIS. Dou Juau, rcspcctez les secrets de ce jeune homme.

DON JUAN. A la bonne heure ; mais, pour ma peine, il fau« dra bien qu'il me montre im jour si eûe est jolie on non.

WALLis. Où est celui qui m'a sauvé?

TOUS. Le voici.

. WALLIS. Monsieur, donnez-moi votre main.

DON JUAN. Allez, camarade, tâchez de dormir; et puis, pour vous faire oublier toute l'eau salée que vous avez bue, je vous ferai vider une bouteille de véritable Jerez qui vous remettra le coeun

Tous sortent avec Wallis, excepté don Juan et madame de Coulanges. MADAME DE COULANGES. MoUSieUr...

DON JUAN. Je donnerais je ne saâs quoi popr voir ce portrait.

MADAME DE COULANGES. Jc voudrais trouvcr des mots pour vous exprimer mon admiration.

DON JUAN. C'est une chose toute simple pour quelqu'un qui sait nager comme moi. Tout autre à ma place en aurait fait autant ; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que je n'ai jamais si bien plongé. Quelle force l'on trouve dans ces moments-là !

MADAME DE COULANGES. Ob, monsleur !... Tcuez... je ne puis m'empêcher de vous embrasser.

Za LES ESPAGNOLS.

DON JUAN. Vive Dieu! je vofudrais qu'il y eût tous les jours des naufrages sous nos fenêtres* — Mais à propcrs, madame, il y avait trois personnes dans le bateau que nous avons sauvé.

MADAME DE COULANGES l'embrassant. TenCZ... Ct enCOre.*. Ohî

je suis une loUel... mais jamais je n'ai tant souffeit... ni jamais... Elle pieui*.

DON JUAN. Qu*avez-vous? Vous m'effrayez! Vous êtes plus pâle que notre noyé .

MADAME DE couLANGES. Oh ! monsicuT. . . ce n'est rien. . . mais je ne 'puis m'eujipêchér de pleurer... Oh! je suis une feîle!

DON JUAN. Ah çàî où est mon habit? Je vous ai laissé mon habit entre les main^^ comme le chaste Joseph... sans prét^dre à une comparaison. . .

MADAME DE COULANGES. Preuez bien soin de vous... Mec .changer bien vite... je vous en supplie...

DON JUAN. D'abord permettez-moi de vous reconduire jusqu'à votre appartement... Et pourrai-^jeensuite venir savoir de vos nouvelles ?

MADAME DE COULATVGES. Oui^ monsleUT... tOUJOUTS.

Elle sort ap^yée sur le bras de don Juan, en mettaint gon intonchoir Mf

ses yeux.

DON JUAN rentrant seul. Une intrigue bien commentée... un homme tiré de Teau, Un secret à apprendre ; — voilà, certes, de^quoi finir agréablement sa journée. — Elle est fort jolie, cette dame, et semble avoirun bien bon caractère. Je p'airne rien tant, moi, que les geios francs et sincères qui ont le cœur sur les lèvres. Ah çà ! allons changer, caï je

commence à a»VOir froid, ll va pour sortir;' entre le marquis.

LE MARQUIS. Nous sommcs seuls, don Juan. Tu es un brave Espagnol. Je vais t'ouvrir mon cœur.

. DON JUAN. Parlez, général, je grille d'impatience... (bas) et je mem^s de froid.

LE MAROuis. Sais-tu qui tu as sauvé ?

DON JUAN. Un pêcheur... peut-être un contrebandier? . LE MARQUIS. Uu officicr anglais, le lieutenant du Uoytff- GeorgBy envoyé par l'amiral de la statioli, avec lequel, de^ puis quelque temps^ j'ai engagé une correspondance.

PÔN JUAN, Je comprends.., bravo ! je vois tout !.♦. Parbleu,

voilà qui est plaisant!... Et cet honnête amiral nous tirera peut-être de cette île du diable?

LE MARQUIS. Et BOUS ramènera dans notre vieille Espagne.

DON JUAN. Espagne ! mon cher pays, je vais donc te revoir !

LE MARQUIS. Le défendre, don Juan !

DON JUAN. Mourir pour lui, pour la liberté ! Oh ! la mort me paraîtra douce sur le rivage d'Espagne ! — Mais, diable ! pourrons-nous emmener toute la division?

LE MARQUIS. Tous mes soldats me suivront. Tout est prévu : la flotte anglaise jettera l'ancre dans cette baie avant que le prince puisse accourir avec ses Français pour s'opposer à notre dessein.

DON JUAN. Quant aux étrangers qui gamisonentllle avec nous...

LE MARQUIS. Nous avous des armes...

DON JUAN. Et nous nous en servirons!... Vivat!... "Mais, diable ! voilà qui dérange un peu ma conquête de tout à l'heure...

LE MARQUIS. Dou Juau, est-il possible que vous ayez de pareilles idées dans un semblable moment !

DON JUAN. Eh ! pourquoi pas? la patrie d'abord, ensuite... un peu d'amour pour se distraire.

LE MARQUIS souriant. Tu Gs un fou, mais UQ brave garçon. Écoute, je mettrai dans peu ton zèle à l'épreuve.

DQN JUAN. C'est ce que je demande ! Vous verrez que, si quelquefois je suis trop disposé à rire, jamais je n'oublie pour une amourette l'honneur ou ma patrie.

LE MARQUIS. Jo te couttais, bon jeune homme. Va, si les yeiils<ne changent pas, dans quelques jours irous aurons quitté notre prison.

DON ;iuAN. Vous me transportez de joie. — A propos, comment va cet Anglais?

4E MA^RQcnFs. Grâce à toi. Il pourra me donner les nouvi^s que j'attendais. Il faudra que^u l'accompagnes à son bord poiu* me rapporter le dernier mot de l'amiral .

•W>N JOÀN; Disposez de 'mt5i. •— C'étwertt sans doute ies lettres de i^amiral qu'il portait ^.son cou comme leporti'ait de sa maltresse?

t^ ' , LES £5PAGriOLS.

LE MARQUIS. Précisément. — Et toi tu voulais que je les montrasse!

PON JUAN< Le pauvre diable ! il les tenait serrées dans ses mains, même après avoir perdu connaissance. — Av^zvous remarqué que son premier mot a été pour demander sa boîte? / ■

. LE MARQUIS. Et ce brav€ homme s'expose à une mort ignominieuse pour une entreprise qui n'intéresse que médiocrement son pays. De quelle ardeur ne devons-nous pas être enflammés, nous qui allons venger notre patrie trahie lâchement, nous qui allons «ombattr^ pour tout ce que les gens d'honneur ont de plus cher !

DON JUAN. J'espère que l'on parlera de nous un jour !

LE MARQUAS. Qu'importc que la postérité oublie nos noms, pourvu qu'elle sente les effets de nos généreux efforts ! — Don Juan, faisons le bien pour le bien.- Ensuite remercions le ciel s'il nou& envoie un Homère.

Page 1