‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 103 sur 159 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Un chemin. ZI est nuit.

F. JEAN seul

L'heure est passée. Il n'y a pas de confiance à fonder sur cette vile espèce. Je crains de m'ètre déjà trop compromis, et la soif de la vengeance m'a peut-être aveuglé. Mais j'entends du bruit... Qui va là?

le loup-garou entrant un chapelet à la main. Un diable qui dit son chapelet.

f. jean. C'est la voix de Franque.

le Loup-GAROU grossissant sa voix. Franque n'est plus parmi les hommes.

p. jean. Holà ! maître voleur, garde tes contes pour d'autres que moi. Crois-tu m'effrayer avec la peau de loup qui te couvre? et est-il bien brave à toi de venir armé jusqu'aux dents au rendez-vous que te donne un moine en camail?

le loup-garou. Si mes armes vous effraient, beau père, je vais les jeter. Je ne veux point vous faire de mal.

p. jean. Non, garde-les, et parlons d'affaires. Quelle cause t'a fait prendre le genre de vie que tu mènes?

le loup-garou. Ventre de bœuf! pourquoi voulez-vous me faire dire ce que vous savez aussi bien que moi?

p. jean. On dit que le désir de la vengeance t'a conduit dans les forêts.

le loup-garou. Oui , j'ai juré guerre à mort aux seigneurs.

F. jean. Ainsi , les ennemis des seigneurs doivent être tes amis.

le loup-garou. Eh! oui , de par le diable! Mais où voulezvous en venir?

f. jean. Si bien que si quelques bons garçons s'apprêtaient à jouer un tour aux seigneurs, tu te mettrais volontiers de la partie.

316 LA JAQUERIE.

le loup-garou. Fa ut-il le demander î

F. jean. Eh bien! mon fils, les bonnes gens de ce pays^e lassent d'être foulés et volés par leurs seigneurs, et ils ont résolu de se lever contre eux et de s'en défaire une bonne fois.

le loup-garou. Et c'est vous qui me l'annoncez!

f. jean. Oui , moi-même. Et moi aussi je cherche à me venger.

le loup-garou. Oh bien! «mon père, ne vous fiez pas aux gens de ce pays. Ce n'est qu'un tas de poltrons qui pâlissent à la seule vue d'un éperon doré. Venez plutôt avec nous dans les bois; vous y trouverez des braves.

f. jean. Tu sais qu'un poltron poussé à bout devient un héros. Un chat enfermé se laisse donner trois coups de fouet; au quatrième il vous saute aux yeux.

le loup-garou. Fort bien. Mais enfin quels sont les braves que vous avez?

f. jean. Morand, Simon, Gaillon...

le loup-garou. Voilà les chats qui ont besoin de coups de fouet pour se battre, et de bons coups de fouet.

f. jean. Barthélémy...

le loup-garou. Il a du cœur celui-là.

f. jean. Thomas de Genêts et une infinité d'autres. Je suis sûr de tous les vilains à deux lieues à la ronde. J'espère avoir Pierre , l'écuyer de madame Isabelle.

le loup-garou. Un coquin qui fait le fier parce qu'il sait lire, et que Gilbert lui a donné une jupe neuve à ses armoiries! D'un esclave n'attendez rien de bon.

f. jean. C'est un brave garçon , crois-moi : il peut nous être utile; il dispose de toutes les clefs du château.

le loup-garou. Vous ne me parlez pas de Renaud.

f. jean. Renaud ne veut pas encore se joindre à nous. Depuis la mort de sa sœur, il ne veut se mêler de rien. Il passe des journées entières à rêver, la tête cachée dans ses mains. Je crains qu'il ne devienne fou.

le loup-garou. Il faudrait l'avoir.

f. jean. Une fois la première flèche tirée, il esta nous. Combien as-tu d'hommes sous tes ordres?

le loup-garou. Soixante et douze, pas davantage; mais chacun en vaut dix des vôtres. Je vous les donne pour de vrais diables.

f. jean. Je m'en rapporte à toi pour les avoir choisis. Eh bien! Franque, mon ami, tu es des nôtres; mais, pour plus de sûreté, tu vas me donner ta foi, en jurant sur ce crucifix.

le loup-garou reculant. Doucement, beau père, je ne jure plus sur un crucifix. Le diable m'emporte si je suis encore chrétien !

F. jean. Comment! coquin, que dis-tu là?

le loup-garou. Oui , le feu Saint-Antoine m'arde! Je ne crois plus "à ce que croient les seigneurs. Il n'y a plus que la sainte Vierge dont je me soucie encore 41 .

f. jean. Cela est fort heureux. Je n'ai pas maintenant le temps de te convertir ; ainsi , donne-moi ta parole , et jure par ce que tu voudras.

le loup-garou. Voici ma main, donnez-moi la vôtre. Ce serment-là en vaut bien un autre , n'est-ce pas?

f. jean. Je compte sur toi. Bientôt tu auras de mes nouvelles, et je viendrai, avec nos amis, tenir conseil au milieu de tes bois.

le loup-garou. Je suis à vous, à toute heure. Adieu.

Ils sortent.

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