‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 121 sur 159 · PIERRE , LE LOUP-GAROU · texte numérisé non relu

PIERRE , LE LOUP-GAROU

pierre. C'est une honte I Jamais Sarrasins firent-ils rien de pareil? Un drapeau blanc et celui qui le porte doivent être aussi respectés que le saint-sacrement et le prêtre qui le présente au peuple.

le loup-garou. Je me moque de vos usages et de vos lois, messieurs les soldat*. Mais ne pensez pas commander ici à vos mercenaires disciplinés; nous nous sommes armés pour recouvrer nos franchises, et nous faisons une guerre â mort»

pierre. Crois-tu pouvoir commander seul ici , et refuser une capitulation, parce que cela te plaît?

le loup-garol'. Et crois-tu avoir le droit ds nous la faire accepter, parce que tu es assez lâche pour craindre encore ceux qui furent tes maîtres? Que fais-tu ici? pourquoi n'es-tu pas devant Beauvais? Le père Jean t'a rappelé.

pierre. Ce n'est pas à toi que je dois rendre compte de ma conduite, brigand; le conseil fera justice de toi et de tes soldats. C'est à lui que je porterai mes plaintes.

le loup-garou. C'est là que je t'attends. On jugera entre nous deux.

PiEBRE. Jusque-là je suis seul maître dans ce quartier. Laisse-moi.

le loup-garou. Je te laisse , mais songe que je surveille tes mouvements.

un cavalier entrant. Capitaines, le révérend père Jean et les nobles chefs de la ligue vous font savoir qu'ils ont pris la ville de Beauvais; et qu'après l'avoir mise à sac pendant trois jours, ils s'en reviennent avec des engins et des canons pour réduire ce château.

pierre. La ville a donc été prise d'assaut?

le cavalier. Non, les bonnes gens nous ont ouvert les portes. Il faisait beau voir fuir les bourgeois, crier les femmes, brûler les maisons! Ah ! nous avons fait un joli butin en argent et en meubles, sans compter plus de cent gros bourgeois que l'on garde pour en tirer rançon.

pierre à part. Dans quel abîme me suis-je précipité?

le loup-garou. Nos gens seront-ils bientôt ici?

le cavalier. La cavalerie me suit de près; le capitaine Siward mène l'avant-garde : vous connaissez sa diligence.

le loup-garoi'. Voilà qui avancera nos affaires. Adieu, valet d'Apremont ; j'aurai un compte à régler avec toi , un de ces jours.

// sort avec le cavalier.

388 LA JAQUERIE.

UN paysan entrant. Capitaine, la grosse Manon vient de sauter par une fenêtre pour se rendre à nous. Voulez-vous l'interroger?

pierre. Qu'elle vienne.

marion entrant. Comme te voilà!... comme vous voilà bien vêtu, messire Pierre 1 Qui vous aurait jamais reconnu avec cette belle robe de satin?

pierre. Tu t'es sauvée du château...

marion. Oui, il n'y a plus de vivres. {Elle lui fait un signe.)

pierre au paysan. Retire- toi. — Plus de vivres, dis-tu? — Pourquoi donc rte faisiez-vous pas une sortie pour vous emparer de ces bœufs qu'on faisait paître au bord du fossé?

marion. La garnison était trop faible, et nous pensions que vous nous tendiez un piège. Mais lisez cette lettre.

pierre. Cette lettre... à moi... et de madame Isabelle!

marion. Pauvre dame! elle a bien pleuré en l'écrivant.

pierre. Je n'en puis croire mes yeux 1

marion. Lisez, vous serez bien plus étonné.

pierre après avoir lu. Tu mens, Marion ; ta maîtresse n'a pu écrire cela! (// relit la lettre.) « Maître Pierre, si vous » voulez faire sortir mon père, messire de Montreuil et la gar- » nison du château, et les faire parvenir en lieu de sûreté, je » me mettrai à votre merci , je consentirai à devenir votre » femme. — Si vous acceptez cette proposition, engagez votre » foi sur les saints Évangiles, que porte la personne qui vous » rendra cette lettre. »

marion. Hélas! malheureuse damoiselle!... son père est blessé, et elle veut lui sauver la vie...

pierre. Infortunée !

marion. Voici un Évangile; prêtez le serment qu'elle exige.

pierre. Non, je ne suis pas encore assez cruel pour accepter son offre.

marion. Quoi! vous ne voulez pas!

pierre. Je la sauverai, ou je perdrai la vie... Je ne lui demande qu'une grâce ! que je puisse être encore son écuyerî... Hélas! je ne puis, je ne dois pas le demander!

marion. Demandez de l'argent, tout ce qu'il vous plaira; mais vous avez promis de la sauver.

pierre. Je veux mourir pour elle. Écoute. Notre armée est en marche : elle revient de Beauvais. Demain je ne pourrai rien entreprendre. Il faut que, cette nuit même, vous quittiez le château.

marion. Cette nuit? où irons-nous?

pierre. A Senlis. Sur cette route vous êtes moins exposés à rencontrer nos partis. J'écarterai les sentinelles... Et quant au Loup-Garou... j'irai l'attaquer, s'il le faut... J'y périrai... n'importe!... Retourne à ta maîtresse, et dis-lui...

marion. Comment pourrai-je rentrer sans être vue? Écrivez ce que vous avez à dire, et lancez la lettre avec une flèche, à la quatrième meurtrière de la tour carrée.

pierre. Puissent tous les saints les guider dans leur marche! — Je vais écrire la lettre. Viens avec moi.

marion. Heureusement que la lune se lève tard aujourd'hui.

lis sortent.

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