‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 17 sur 159 · DON JUAN, LE MARQUIS · texte numérisé non relu

DON JUAN, LE MARQUIS

don jcan. J'ai eu beau prier, supplier, il m'a été impossible de la voir. Il parait qu'elle est malade.

le marquis. Cette diable de femme est sorcière!

don juan. Eh bien ! général , vous comprenez maintenant qu'il n'est pas mal de mener de front une intrigue amoureuse et une iutrigue politique?

le marquis! Sa mère me donne des soupçons.

don juan. Sa mère ? jC'est une bonne vieille folle. Elle m'a parlé aujourd'hui deux heures durant de ses chers fils qui sont à l'armée, et elle aime tant sa fille!... Savez-vous qu'elle a sauvé des émigrés dans la révolution? — Allez, c'est une femme qui n'a pas un grain de malice dans le cœur.

le marquis. Mais enfin qif allait-elle faire sur le bord de la mer, si tard, quand tu es parti?

don juan. Que sais-je? Elle m'a dit qu'elle avait rencontré des contrebandiers hier au soir, et .qu'elle l'avait fait dire à monsieur le bourgmestre pour qu'il y mit ordre. Elle ne

m'a parlé que de rêves affreux qu'elle avait faits. KHe a vu des poignards, des spectres.... Enfin, je lui ai fait trop peur pour qu'elle ait pu voir nettement quelque chose.

le marquis. La flotte anglaise sera bientôt dans cette baie, et terminera nos inquiétudes. Dieu veuille que le vent ne change pas !

Entre madame de Tourville.

don juan. Ah ! madame, de grâce, comment se porte madame votre fille?

madame de tourville. Un peu mil mi \ depuis ce matin, Dieu merci. La pauvre enfant ! c'est quelle m'avait effrayée d'abord. Mais j'espère que cela ne sera rien.

le marquis. Veuillez l'assurer de mes respects.

madame de tourville. Bien obligée, monsieur le général. Ahl si vous saviez la peur que j'ai eue hier au soir.

le marquis. On m'en a dit quelque chose.

madame de tourville. D'abord , pour commencer par le commencement, j'étais allée chez monsieur le résident français, qui m'avait invitée, moi et ma fille, à venir passer la soirée chez lui. Ma fille était indisposée... Pauvre enfant!... cela ne sera rien... pourtant, ce matin, elle me faisait peine... elle avait les yeux battus, elle qui les a si beaux ordinairement. — Pour en revenir à nos moutons , il y avait bien du monde; le salon était plein. Le temps passe vite en compagnie; et puis, quand il était déjà tard, il a fallu jouer à la bouillotte. J'ai refusé, mais sans moi la partie était manquée, il a bien fallu s'exécuter : j'ai joué. Mais une fois installée sur mon fauteuil, vous ne le croiriez pas, je gagnais toujours. Impossible de me décaver. Enfin , il était je ne sais quelle heure quand le jeu a fini. Un de vos officiers m'a offert galamment son bras; mais je l'ai refusé, de crainte que ce pauvre jeune homme ne fût grondé en rentrant à la caserne si tard. — Mon fils, quand il était à l'École Militaire..."

don juan à part. Nous voilà pris... une histoire. le marquis. Combien y avait-il de contrebandiers? madame de tourville,, J'en ai vu deux devant notre porte; il y en avait un enveloppé dans un grand manteau noir, avec

une min© de sacripant. Sa ceinture était pleine de pistolets. * J'ai cru qu'il allait m'assassiner. •

le marquis. Bon ! ils ne font jamais de mal. Est-ce que vous n'êtes pas bien aise de prendre quelquefois du tabac de Virginie ou de Guatemala , au lieu de celui que vous donne votre régie impériale?

madame de tourville. Ah ! monsieur le marquis, vous me

prenez par mon faible. — Mais cependant je vous dirais

bien quelque chose... si je ne craignais pas que vous ne me prissiez pour une rapporteuse.

le marquis. Dites, madame.

madame de tourville. La sentinelle devant votre porte a tout vu, et n'a pas soufflé. Ce que j'en dis, ce n'est pas pour que vous la fassiez punir.

le marquis. Chut! ne me trahissez pas : c'est pour moi que venaient ces contrebandiers : ils m'apportaient des cigares d'Amérique. Nous n'en pouvons fumer d'autres; demandez-lui.

nos JUAN. Assurément

madame de tourville. Eh bien! général, voilà qui est joli; mais soyez bien sûr que je vous dénonce si vous ne me donnez pas du Virginie ou du saint-vincent pour me faire taire.

le marquis. Eh bien ! soit. Je suis heureux d'avoir du tabac de ces deux espèces à vous offrir.

madame de tourville, Non , non , non. Ce que je vous ai dit , général , c'était en plaisantant. Je ne veux pas vous en priver.

le marquis. Non ; vous en aurez. C'est pour ma sûreté que je veux vous compromettre aussi en vous mettant de moitié dans lfl fraude.

madame de tourville. Eh bien! tenez, voici ma tabatière.

le marquis. Gardez-la, et laissez-moi le plaisir de vous en donner quelques bouteilles.

don juan. Quand pourrai -je présenter mes hommages à madame votre fille? Ah! madame de Tourville, j'ai bien besoin de la voir.

madame de tourville. Elle ne veut voir personne. (Bas.) Au reste , elle n'a fait que parler de vous. Savez-vous que cela m'inquiète... mauvais sujet?

don jitan. Vraiment? Kt que disait-elle?

madame dr toiuville. Oh! mille choses. Que sais-je , moi? Mais il faut que je lui tienne compagnie. Adieu, messieurs.

Elle sort.

don ji an. Nous vous baisons les mains. — Eh bien! monsieur le marquis, qu'en pensez-vous? /

le marqcis. Elle est rusée si elle nous trompe. En tous cas*, nous n'avons pas long-temps à la craindre.

Ils sortent.

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