‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 49 sur 159 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

El va s. — Une auberge.

L'HOTE, soldats et bourgeois portugais , Q$$i$ a boire

autour d'une table.

l'hôte se levant un verre à la main. A Joan de Braganza, roi de Portugal !

tous. A Joan de Braganza !

l'hôte. Vive Dieu! c'est un véritable Portugais; un bon roi, dune bonne pâte, tel qu'il nous le faut ; et non pas un Espagnol à face de carême , qui nous i>ompe nos doublons.

un soldat. S'ils y reviennent, nous sommes là pour les recevoir.

l'hôte. Vous ne savez pas la nouvelle , messieurs? Quand don Rodrigo de Saa et Fernand Menezes ont jeté Vasconcelbos par la fenêtre du palais , que pensez-vous qu'il soit arrivé?

un bourgeois. Il s'est cassé les reins sur le pavé.

l'hôte. Un grand fantôme est apparu à tout le peuple, et a crié d'une voix de tonnerre : «Aux armes, Portugais! le joug de l'Espagne est brisé ! » Qui pensez- vous que ce fût?

un soldat. Belle demande! qui pouvait-ce être, sinon le ■ roi don Sébastien 9 ?

l'hôte. Justement... Après avoir dit ces paroles, le fantôme"

se fondit dans l'air avec un bruit comme si on avait tiré

plus de dix mille coups de canon à la fois. Et c'est sûr, car je le tiens de ma sœur qui était à l'église quand Vasconcelhos a sauté par la fenêtre.

un soldat. Qu'y a-t-U de si extraordinaire là-dedans? On

156 LNËS M EN DO.

sait bien que le roi don Sébastien n'est pas mort. Tenez , un jour que j'élais de faction, il faisait noir comme dans un four; il pleuvait un peu; je souillais sur la mèche de mon arquebuse, quand voilà une grande ligure blanche, armée de pied en cap, la couronne sur la tète, qui passe tout contre moi, en poussant un grand soupir. Moi, qui ne crains aucun homme en chair et en os; quand je vois un esprit, je perds tout mon courage. Je tombai par terre , et je récitai une litanie que je sais pour les esprits.... •

l'hôte. J'en sais une aussi qui m'a souvent été utile.

un bourgeois. Hé ! qui nous arrive ici?

l'hôte. Messieurs, c'est un brave jeune homme, un galant Portugais, don César de Belmonte, qui commande le siège d'Avis.

Entre don César. Tous se lèvent.

don CÉSAR. Bonjour, mes amis, bonjour.

l'hôte. Il est bien glorieux pour cette auberge....

don césar. Elle va bientôt recevoir un honneur plus grand. J'attends ici une dame qui se sauve de Castille, où elle est persécutée comme amie du Portugal.

l'hôte. Ce que nous avons de meilleur lui appartient.

don césar. Elle ne doit pas tarder.

l'hote. Seigneur, je prendrai la liberté de demander à Votre Excellence comment vont nos affaires.

don césar. A merveille, maître Boniface. Les garnisons espagnoles se retirent en toute hâte. Joan de Braganza est partout reconnu aux acclamations de ses sujets.

l'hote. Je m'en réjouis fort.

don césar. Ce n'est que sur les tours d'Avis que flotte encore le drapeau espagnol. Mais, avant peu,- nous y planterons les quines 10 portugaises.

l'hote. J'irai, s'il le faut, y donner l'assaut ma broche à la * main. Si j'embrochais seulement autant d'Espagnols que j'ai embroché de dindons!...

Entrent la duchesse avec une écharpe aux couleurs de Braganza, don Esteban.

la duchesse. Salut, terre d'asile! salut, Portugal! et vive Joan de Braganza! — Ah! don César.

don césar. Que je suis heureux, dona Sérafine, de vous voir en sûreté sur le sol portugais!

la duchesse. Enfin je suis sauvée. {Elle lui parle frn. Don Esteban reste dans le fond de la scène, montrant de V embarras.) [Haut.) Don César, je vous présente mon libérateur, don Esteban de Mendoza. Baron, je vous présente don César de Bel- • monte. (Don Esteban el don César se saluent d'un air froid.)

don esteban. Vous avez besoin de repos, dona Sérafine ; je ne sais si cette auberge...

la duchesse. Non. Tout à l'heure j'étais accablée; maintenant la joie de me voir entourée d'amis... (Don César s'incline. — Don Esteban fronce le sourcil.) délivrée des griffes d'Olivarès, m'a délassée tout d'un coup. Je crois que je pourrais danser maintenant.

don césar bas. Sa Majesté vous prépare à Lisbonne l'accueil le plus flatteur.

la duchesse. Vous croyez? (Elle parle tout à fait bas.) (Haut.) Savez-vous, don César, que je l'ai échappé belle? Sans le courage du seigneur de Mendoza, j'étais reprise et encagée à Ségovie.

don césar. Dieu ! que n'étais-je là î

don esteban. L'affaire, monsieur, ne méritait pas votre présence. (Bas à la duchesse.) Faites-moi donc sortir cet homme-là.

la duchesse. Notre voiture s'est brisée sur la route. Pendant qu'on la raccommodait, arrive monsieur le corrégidor et son monde, pif! paf! des coups de pistolet... des coups d'épée... j'étais presque morte de peur, et je n'ai ouvert les yeux que lorsque don Esteban est venu m'ânnoncer que l'ennemi était en pleine déroute.

don césar bas. Est-ce qu'il reste ici !

la duchesse bas. Oui, il faut le ménager, jusqu'à ce que nous en ayons ce que vous savez, pour l'affaire d'Avis.

don césar. Dona Sérafine, vous devez avoir besoin de repos après un voyage aussi pénible; je me retire. — (A don Esteban.) Seigneur de Mendoza, si je puis vous être utile en ce pays, veuillez disposer do moi.

don esteban. Je vous baise les mains.

158 LNËS M IMH).

don césab bas à la duchesse. Le major veut une lettre... mais vous m'entendez...

// sort.— Silence.

la duchesse gaiement. Eh bienl don Esteban, qu'avez-vous? vous me boudez?

DON ESTEBAN. Moi?

la duchesse le contrefaisant. Moi? Vous, monsieur, qu'avez-vous? Qu'ai-je fait pour mériter cette mauvaise humeur?

don esteban froidement. Madame, vous plaisantez avec tant de grâce. . . vous avez toujours une gaieté si ... (La duchesse le regarde tendrement.) Ah! tenez, Sérafine, ne me regardez pas comme cela, ou je ne pourrai plus vous gronder.

la duchesse. Mon cher Esteban, qu'ai-je donc fait pour être grondée? (Tendrement.) Ne dois-je pas plutôt, moi, vous gronder, de m'avoir suivie jusqu'en Portugal? Mais comment oserais-je vous reprocher une désobéissance qui m'a sauvée?

don esteban. Vous faites mon supplice, Sérafine, avec vos éternelles connaissances. Je reprends mes transports de Madrid... mais, Dieu me sauve! vous avez partout de bons amis. Comment! même en Portugal!

la duchesse. Hé bien, qu'y a-t— il d'étonnant? Don César était comme moi de la conjuration. — Hélas! je n'ai qu'un regret! c'est de vous y avoir engagé trop avant.

don esteban. Ah! Sérafme, vous savez le moyen de m'ôter mes regrets !

la duchesse affectant de tâtonnement. Monseigneur de Mendoza! — Au fait, qu'allez-vous devenir? A votre place, me voyant compromis, presque proscrit dans mon pays, j'accepterais une place en Portugal.

don esteban. Que voulez-vous qu'on fasse de moi? et d'ailleurs, ne suis- je pas Castillan?

la duchesse. Bh! ne suis-je pas Espagnole, moi? mais on m'„a proscrite, et je suis du pays qui me donne un asilç.

don esteban. Laissons cela.

la duchesse. Non, il faut en parler... autrement vous augmenterez mes regrets de vous avoir fait quitter votre pays... de vous avoir exposé au ressentiment de votre cour, sans vous offrir des dédommagements près de celle de Portugaf.

JOURNÉE ni, SCÈNE I. 159

don esteban. Est-ce donc pour le Portugal que je me suis battu? Les dédommagements qui me seraient...

la duchesse. Vous ne voudriez pas vous trouver dans les rangs portugais, au moment où la guerre va commencer?... mais il est tel poste...

don esteban. Encore une fois, laissons cela.

la duchesse. Mais qu'allez-vous devenir? Vous ne pouvez sans danger rentrer maintenant en Espagne?

don esteban. Vous voulez donc si tôt me chasser de votre présence?

la duchesse. Vous me désespérez!

don esteban. Est-ce à Joan de Braganza à me récompenser des faibles services que je vous ai rendus?— Non, dona Sérafine, je suis assez payé par la joie que j'éprouve en vous voyant hors de danger.

la duchesse. Vous n'êtes plus Espagnol; — pourquoi ne voulez-vous pas devenir Portugais? Écoutez, je puis vous promettre tel emploi qui, sans vous obliger à porter les armes contre l'Espagne, vous donnera la faveur de Joan de Braganza.

don esteban. Étrange obstination !

la duchesse. Vous pourrez même rendre service à vos compatriotes. Tenez, par exemple, le château d'Avis est serré de près. Demain don César y donne l'assaut. Mais à ma considération il permettra à la garnison de se retirer. Écrivez au commandant, vous êtes gouverneur titulaire d'Avis, il est votre major... vous devez avoir quelque influence sur lui. Dites-lui qu'il cesse une défense inutile , que vous l'autorisez à rendre la place...

don esteban sévèrement. Savez-vous ce que vous voulez que je fasse?

la duchesse. Rien que de très-simple. Vous êtes persuadé, m'avez-vous dit, que le château n'est pas tenable. Épargnez le sang espagnol , voilà tout.

don esteban . Mais l'honneur espagnol!...

la duchesse. Oh! l'honneur! l'honneur! voilà votre mot ; avec ce mot on fait couler bien du sang. Mais après tout, que don César donne l'assaut ou non, qu'est-ce que cela me fait,

160 INÈS MENDO.

à moi? Je promets de donner une écharpe à celui qui plantera le premier les quines portugaises sur les tours d'Avis. Je serai ravie que don César la gagne!

don esteban. Don César! toujours don César! voilà aussi votre mot. Sérafine , depuis que nous sommes en Portugal vous ne me parlez que de don César !

la duchesse. Et pourquoi n'en parierais-je point?

don esteban. Je ne veux pas vanter les services que j'ai pu vous rendre; mais, dites-moi, où trouverez -vous un cœur qui vous aime comme le mien?

la duchesse. Oubliez-vous?...

don esteban. Laissez-moi tout oublier à vos pieds. Sérafine, je vous adore; pourquoi voulez-vous me désespérer par votre légèreté ?

la duchesse à demi-voix. Le devoir doit l'emporter sur l'amour! (Haut. ) Seigneur, vous oubliez que votre foi est engagée?

don esteban avec fureur. Non, je ne l'oublie pas, cruelle! Mais ce n'était pas assez de ma conscience , il fallait encore vos reproches , vos sarcasmes pourm'achever. — Oui, j'ai tout quitté pour vous: j'ai voulu sacrifier patrie, épouse, honneur... mais vous... vous, qui m'avez rendu le plus indigne des hommes, vous, Sérafine, vous me repoussez avec dédain, et l'amour de don César, plus que le mien, vous semble mériter votre cœur !

la duchesse. Homme injuste! est-ce moi qu'il faut accuser? Ai -je manqué, moi, à la foi jurée? Rappelez -vous les orangers d'Aranjuez? Ne m'avez-vous pas cent fois juré un amour éternel? Vous me quittez... quelques lettres froides et polies sont les seules consolations que vous m'envoyez. Bientôt elles cessent. Enfin le dernier coup m'est porté , vous vous mariez, Esteban... età qui? quelle rivale! juste ciel!... Voilà votre fidélité, Esteban! voilà comme vous gardez vos serments ! Allez, parjure, laissez-moi pleurer mes faiblesses passées.

don esteban. Sérafine!... je n'ai pas cessé de t'aimer... Oui... je te le jure... j'ai quitté Inès... pour ne plus me séparer do toi... pour vivre ton esclave... Veux-tu donc m'a-

bandontier?... Non! je te vois sourire, tu veux bien encore ouvrir tes bras à celui que jadis tu aimas.

la duchesse. 0 mon Esteban !

don esteban. Je suis à toi pour la vie!

la duchesse. Si tu sais braver l'opinion des hommes , je saurai vivre pour toi , comme tu vivras pour moi.

DON ESTEBAN. Toujours !

la duchesse. Toujours! 0 mon bien-aimé, nous vivrons heureux loin des tyrans espagnols, auprès d'un prince adoré. Vive Joan de Braganzal

don esteban. Vive Joan de Braganza !

la duchesse. Nous sommes Portugais! {Elle lui attache son écharpe aux couleurs de liraganza.)

don esteban. Je veux répandre letruit de ma mort... Je changerai de nom... et alors, dans la retraite, loin du tumulte des cours, nous vivrons heureux dans les bras l'un de l'autre... Mais si la pauvre...

la duchesse Y embrassant. Idole de mon cœur!... dis-moi, veux-tu "écrire au gouverneur d'Avis?...

don esteban. Je t'en- conjure, Sérafine, ne l'exige pas de moi !

la duchesse. Non , mais je t'en supplie.

don esteban. Tu le veux... Oui, je te sacrifierai tout... la duchesse. Un baiser pour la peine?

don esteban. Mais que dire?... Je ne puis écrire... la duchesse. Dis-lui qu'il n'a pas de secours à attendre de l'Espagne... Est-ce vrai, oui ou non?

don esteban. Oui... mais...

la DucnEssE. Tu ne veux pas que je t'embrasse?

don esteban. Tiens, écris toi-même je signerai. Es-tu

contente?

la duchesse après avoir écrit. 0 mon unique bien! (Elle l'embrasse.) Oui, maintenant je crois à ton amour!

Elle sonne. — Entre Pedro.

la duchesse. Que cette lettre soit promptement remise au gouverneur d'Avis. Vous trouverez en bas une cornette des volontaires du Beira qui se chargera de la porter.

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IXKS MENDO.

pedro. Monseigneur, est-ce que vous êtes pour la mode nouvelle de porter une écharpe aux couleurs du duc de Braganza V

don esteban. Hé bien?

pedro. C'est qu'alors je vous demanderais mon congé. Je n'ai pas envie, moi, de prendre l'écharpe portugaise. Espagnol je suis né, Espagnol je mourrai.

don est Lin \. Ah! ma chère Sérafme, quel sacrifice je t'aifcMtl '

la duchesse. Hé bien, vous êtes tout troublé parce qu'un valet vous demande son congé? (.4 Pedro.) Bonhomme, tenez cette bourse, voilà pour boire à ma santé. Retournez chez . vous, et que Notre Dame del Pilar vous soit en aide ! (Plus bas.) Si l'on vous demandait ce qu'est devenu le seigneur de Mendoza, vous direz qu'il est mort.... qu'il a été tué en duel.... entendez-vous?

pedro. Faudra-t-il dire cela à tout le monde, mémo à madame ?

la duchesse. A tout le monde. Prenez encore cette bague, vous la donnerez à votre femme si vous en avez une. Mais d'abord donnez la lettre au cavalier d'en bas. (Pedro sort.) Esteban , mon seul bien , vois-tu le soleil qui se couche dans cette forêt d'orangers? la voici revenue, cette douce soirée d'Aranjuez!

don esteban. Ah! pourquoi t'ai-je quittée?

Ils sortent.

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