SCÈNE I
Un jardin dans un couvent. A droite, un petit bâtiment dont la porte fait face au spectateur. Au-dessus est écrit en gros caractères: PHARMACIE. Une fenêtre au rez-dechaussée donne sur le jardin. — Au fond du théâtre est un gros oranger , sur le devant, un berceau de lianes avec un banc de bois.
DONA MARIA seule, assise sur le banc. Un livre est ouvert devant elle. Elle est dans une attitude pensive, et médite au lieu de lire.
Il m'a donné ce livre en me disant de le lire... Suivant lui , j'y dois trouver des consolations pour toutes les afflictions humaines... Je l'ai lu et relu, et je n'y trouve rien contre l'amour... Kempis était un grand docteur, un homme doux,
vertueux, compatissant... un saint... comme lui; mais il n'a jamais connu l'amour... Que je suis malheureuse!... (Lisant ce qui est écrit sur la première page du livre.) Prix de bonne conduite donné a dona Maria Colmenares... Bonne conduite ! Je suis pour lui une petite fille bien sage, c'est-à-dire bien ennuyeuse... une petite fille, c'est-à-dire un être insignifiant que l'on ne peut aimer... ou que l'on aime comme une tourterelle
apprivoisée Mais, petites filles ou femmes •qu'importe? il
n'en peut aimer aucune. Il est prêtre, il n'est plus de ce monde. — Pourtant... il n'est point comme les autres prêtres; il cause, il rit, souvent il me parle... Mais de quoi me parle-t-il, grand Dieu! — des oiseaux que je nourris, des fleurs que je cultive. — Hier, comme il s'animait en décrivant les palais de l'Alhambra ! (Avec tristesse.) Il en parlait à dona Francisca... et moi qui ai vu l'Alhambra, quand j'ai voulu en dire un mot, il s'est tu , et la conversation s'est arrêtée là. Dona Francisca a trois ans de plus que moi ; mais que sait-elle que je ne sache? que fait-elle que je ne puisse faire? — Je chante mieux qu'elle, — je joue du piano et de la guitare mieux qu'elle. — A peine danse-t-elle en mesure!... Hier j'ai remarqué que Fray Eugenio me regardait avec plaisir quand je dansais avec elle; ses yeux brillaient... ce n'était plus un austère ecclésiastique, il avait l'air d'un jeune cavalier amoureux... C'était alors qu'il fallait lui donner cette fatale lettre que j'écris et que je déchire tous les jours. (Elle tire une lettre de son sein, et la parcourt des yeux.) Telle qu'elle est maintenant, elle n'est ni bien ni mal. — - Chaque fois que je l'ai refaite ; elle est devenue plus froide; — mais aussi la première fois elle était trop inconvenante... Et puis ce qui touche quand on l'entend dire tout bas, fait rire de pitié quand on le lit... Que penserat-il de la fin? — J'ai eu tort de mettre : Je saurai mourir pour ne plus vous importuner. Je saurai mourir... Jamais il ne croira que la petite Mariquita sache mourir. Cela a l'air d'une menace, d'une bravade. Je saurai mourir, c'est une phrase de théâtre, et que l'on dit quand on va se frapper avec un poignard de bois... Cependant j'étais bien sérieuse en écrivant cela; — je pensais à mourir. — Le médecin dit que cela est si facile ; une .seule cuillerée du poison dont il nous parlait... une convulsion d'une minute... et alors on ne souffre plus.... Mais voilà de ces choses qu'il faut faire et dont on ne