‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 65 sur 159 · DONA MARIA , RITA · texte numérisé non relu

DONA MARIA , RITA

dona maria. Voilà l'oracle qui me dicte ce que j'ai à faire. Oui, je lui donnerai ma lettre. (A Rita, qui entre.) Tu vas balayer là-dedans?

rita. Oui, mademoiselle. Je vais un peu épousseter toutes ces fioles, et ouvrir les fenêtres pour donner de l'air.

Elle entre, et dona Maria s'approche de la fenêtre ,

que Rita ouvre.

dona maria avec un sourire forcé. Prends garde de casser cette bouteille dont tu m'as parlé !

rita. Jésus! Marie 1 Je n'ose même pas en approcher. Quoique pour mourir on dise qu'il faut en avaler, je ne serais pas tranquille si j'avais tant seulement touché le verre.

dona maria. Je ne puis croire que ce poison soit aussi violent que tu le dis.

rita. Ah! je vous en réponds! Puisque le médecin m'a dit

lui-même : Rita, prenez bien garde de toucher à cette bouteille-là ; deux ou trois cuillerées dans une carafe d'eau suffiraient pour faire mourir toutes ces demoiselles en moins d'un quart d'heure. Cela vous prend à la gorge, on étouffe d'abord, et crac! c'est fini.

don a maria indiquant du doigt une fiole de la pharmacie. N'est-ce pas cette bouteille-là?

rita. Non, mademoiselle : c'est ce petit flacon sur la planche d'en-haut. C'est gros comme rien , et il y a là-dedans de quoi empoisonner plus de mille personnes.

don a maria. Celui-là qui contient quelque chose de blanc?...

rita. Celui-là même.

dona maria. Bon.

rita . Bon ? dites bien plutôt mauvais. Que le grand diable torde le cou au païen qui a imaginé d'aussi vilaines drogues! Moi, c'est mon étonnement que chez les apothicaires, où il ne devrait y avoir que des remèdes pour guérir, on trouve des drogues comme celles-là , qui vous expédient un homme avant qu'il ait eu le temps de dire un in manus.

dona maria gravement. Il y a de certaines maladies où de telles drogues sont utiles.

rita. Le bon Dieu et saint Jacques nous préservent de ces maladies-là ! Mais je crois que cela n'est bon que pour les enragés que l'on fait mourir ainsi pour qu'ils ne mordent pas les autres.

dona maria à part et rêvant. Seulement un instant de souffrance!

Rita sort de la pharmacie; elle ferme la porte, et laisse

la fenêtre ouverte.

rita. A la place de madame la supérieure , je ferais jeter dans quelque trou ce vilain flacon; car, plutôt que d'être utile, cela peut faire bien du mal.

dona maria. Comment?

rita. Oui... Quelqu'un, par exemple, qui aurait envie de se débarrasser de quelqu'un... Ou bien, une supposition , une mauvaise tète qui voudrait se détruire, comme il y en a...

dona maria. Allons donc! qui peut penser à se tuer?

rita. Je sais bien que ce n'est pas vous, mademoiselle, qui

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êtes si sage et si instruite, que vous faites honte à toutes vos aînées; mais j'en connais, de ces cerveaux brûlés... Tenez, je sais bien que vous ne le lui redirez pas; mais je n'oserais pas montrer celte bouteille-là à dona Francisca, votre amie.

dona maria. Franciscal

rita. Elle lit toujours des romans anglais; elle se monte la tête. Une fois, le croiriez-vous? elle m'a dit que si elle aimait quelqu'un, et si son amoureux mourait malheureusement, elle se tuerait.

dona maria avec tut sourire amer. Tu peux être tranquille.

rita. Moi, je lui ai dit : Mademoiselle, ne dites pas de ces choses-là; je ne suis qu'une pauvre servante, et je ne puis parler comme un curé ; mais je sais bien que se détruire, c'est offenser le bon Dieu. N'est-ce pas, mademoiselle?

dona maria. « Homicide point ne seras. » {Plus bas.) Mais il n'est pas dit...

rita. C'est le diable qui donne de ces idées-là. J'ai connu une fille de Guatémala, qui, lorsqu'elle eut ses dix-sept à dixhuit ans, l'envie de se tuer lui vint, mais bien forte; et elle m'a dit que, quand elle regardait dans la rue par une fenêtre élevée, le diable lui disait de se précipiter. Pourtant, avec le temps, elle s'en est guérie.

dona maria vivement. Par quel moyen? Comment a-t-elle fait?

rita. Dame! elle priait le bon Dieu bien souvent de la délivrer, et elle s'en est allée en pèlerinage; et puis est venu un garçon muletier, un beau brun, qui lui a fait la cour : elle s'est mariée, et maintenant elle pense à se tuer comme moi à me faire pendre.

dona maria à part. Hélas 1

rita. Au moins, mademoiselle, ne dites pas à dona Francisa ce que je vous ai dit d'elle.

dona maria. N'aie pas peur... Rita , tu vas faire ma chambre ;'tu verras au chevet de mon lit un petit chapelet en grenat et en or de Mexique ; prends-le, je te le donne.

rita. A moi, mademoiselle?

dona maria. Oui : il v a longtemps que je te dois un ca-

déau. Tu es si bonne pour moi; et puis, quand je quitterai ce couvent, tu diras quelquefois ce chapelet à mon intention.

rita. Ah! ma bonne demoiselle!... laissez-moi vous baiser les mains; vous êtes trop généreuse. . Je serai bien fâchée quand vous quitterez cette maison. Cependant ce sera pour votre bien , car saris doute ce sera pour vous marier.

dona makix soupirant. Qui sait?

Silence.

rita. Faut-il mettre des fleurs nouvelles dans vos vases de porcelaine ?

DONA MARIA. Oui.

rita. Adieu, mademoiselle; je vous remercie bien.

Elle sort.

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