‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 67 sur 159 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

une autre en place.) Bel oranger, je te remercie ; tu es fidèle à ton ordinaire. (Lisant.) Des inquiétudes! des reproches!.... Ah! tu es injuste. — Des baisers à la fin ! — Nos deux lettres se ressemblent beaucoup.

dona maria sautant en arrière, et à part. Arrière de moi , Satan!

fray eugenio à part. Qui est cette jolie fille? comme elle saute! — Eh! c'est la petite Mariquita, l'amie de Francisca.

— Elle est très-bien pour son âge. Que vient-elle de faire dans la pharmacie du couvent?

dona maria apercevant Fray Eugenio. Ah !

fray eugenio. Il fallait m'appeler pour vous donner la main, mademoiselle.

dona maria. Quoi ! monsieur, vous?...

fray eugenio. Je vous ai fait peur, je le vois.

dona maria. Non, monsieur.... mais c'est que.... (A part.) Jésus! Maria!

fray eugenio. Je ne vous connaissais pas tant d'agilité, dona Maria. Et peut-on savoir ce qui vous fait entrer dans la pharmacie par une issue si extraordinaire!

dona maria. Je n'y suis pas entrée, je vous jure.

fray eugenio. A la bonne heure, mais vous en êtes sortie.

— Gageons que je devine.

dona maria. Ah! monsieur, gardez-vous de croire....

fray eugenio. Avouez-le, vous venez d'escamoter là-dedans du sucre candi. Ahl dona Mariquita, vous aurez affaire à moi pour ce péché-là. Gare à vous quand je vous tiendrai dans mon confessionnal!

dona maria à part. Il me traite comme une enfant.

Elle met la main devant ses yeux.

fray eugenio. Mais, vraiment , je crois que je vous fais peur.... Rassurez-vous, mon enfant, je ne suis pas si méchant que vous le croyez. Allons! faut-il vous donner l'absolution? Absolvo te. Pour la peine, donnez-moi un peu de votre butin; à cette condition, je ne vous dénoncerai pas. (Dona Maria tient ses yeux attachés sur lui avec une expression profonde de tristesse.) Mais. . . comme vous me regardez ! . . . Vraiment, vous m'étonnez. Je remarque depuis quelques jours

que vous êtes toute triste.... vous avez perdu vos belles couleurs.... Qu'avez-vous? N'ètes-vous point malade?

dona maria. Malade! non... Je suis bien malheureuse.

f ray eugenio. Est-ce que Loretto, votre perroquet, serait mort?

dona maria. Ah! que vous me connaissez mal, Fray Eugenio : vous me croyez une enfant! . - .

fray eugenio. Une enfant! Dieu m'en garde! une grande demoiselle qui va bientôt avoir quinze ans.

dona maria gravement. Et à quinze ans ne peut-on pas souffrir comme à trente?

fray eugenio. Pardon de ma méchante plaisanterie, mademoiselle; votre sérieux m'effcaie à la fin. Je crains que vous n'ayez reçu de mauvaises nouvelles d'Espagne; j'espère que monsieur votre oncle le général est toujours en bonne santé?

dona maria. Je le crois. — Tout le mal que je souffre vient de moi. Ah! Fray Eugenio, que je voudrais être un homme ! — Je voudrais être morte.

fray eugenio Allons donc ! c'est pour le coup que je vais vous croire une enfant. Guérissez-vous donc de ces idées ridicules; vous les avez prises, je le gage, dans des livres que vous n'auriez pas dû lire. — Quel est ce livre-là?

dona maria. Vous le voyez, c'est Y Imitation de Jésus-Christ que vous m'avez donnée. Je n'ai pas passé un jour sans la lire; j'y oherche de la force, et je n'en trouve pas. — Je n'ai jamais lu de romans, Fray Eugenio, mais j'ai une âme, un cœur... je vis... je pense... et... Oh! c'est pour cela que je voudrais mourir.

fray eugenio à part. La petite personne a quelque amou» rette en tète ; elles sont terribles pour cela dans ce couvent. (Haut.) Eh bien! mon enfant, vous me conterez cela un de ces jours; je n'ai pas le temps de .vous exhorter et de vous gronder d'importance, comme vous le méritez. — Oui , vous méritez bien que Ton vous gronde pour toutes ces folies. Vous que je croyais plus raisonnable que la plupart de vos compagnes... fi donc! dona Maria. Maintenant il paraît que c'est une espèce de mode que de vouloir mourir. Je n'entends que des plaintes de la vie que font des enfants de votre âge.

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dona maria. Des enfants! Des enfants peuvent désirer la mort quand ils sont malheureux ; moi, j'ai voulu mourir, mais la mort n'a pas voulu de moi.

fray eugenio. Que dites-vous?

dona maria. Vous avez entendu dire peut-être qu'il y a quinze jours j'ai manqué être tuée par un taureau furieux ; eh bien ! c'est volontairement que je me suis placée devant ce taureau; il est venu à moi si près, que j'ai senti sur ma jouo le souffle de ses naseaux... et je ne sais pourquoi il ne m a point fait de mal.

fray eugenio. Si ce que vous dites est vrai... dona maria fièrement. Vrai! Croyez-vous que je sache mentir?

fray eugenio. Vous auriez fait une grande folie et un grand péché. Vous êtes à l'âge le plus heureux de la vie; vous surtout, dona Maria, vous avez tout ce que vous pouvez désirer; vous êtes orpheline , mais vous avez un oncle puissant et riche; vous possédez en propre une fortune considérable. Dans un an d'ici , votre oncle viendra vous chercher pour vous mener en Espagne ; vous serez présentée à la cour ; vous ferez un beau mariage.

• dona maria. Me marier ! ô ciel !

fray eugenio. Au lieu de vous abandonner à cette mélancolie ridicule , vous devriez remercier Dieu des faveurs dont il vous a comblée. {A part.) J'en parlerai au médecin.

dona maria avec force. Encore une fois, Fray Eugenio, vous ne me connaissez pas.

Us se regardent fixement tous deux pendant un instant, puis

baissent les yeux aussitôt.

fray eugenio tirant sa montre. Je suppose , dona Maria , que Vous avez quelque confidence à me faire. Si mes conseils peuvent vous être utiles , je serai heureux de vous les donner. Demain je serai dans mon confessionnal depuis midi jusqu'à deux heures; préparez-vous , dans l'intervalle, par des exercices de piété. Il faut que je vous quitte ; madame la supérieure m'attend pour prendre le chocolat.

dona maria. Vous me mépriserez , je le crains, car vous êtes homme et prêtre.

fray eugenio. Dona Mariquita , ou je me trompe fort, ou quoique amourette a tourné celte petite tête-là.

dona maria. Vous êtes prêtre; mais si vous pouviez

comprendre....

* fray eugenio. Je comprends fort bien que le bataillon des volontaires de Girone est arrivé le mois dernier à la Havane; que les officiers ont des uniformes tout neufs; qu'ils vont le dimanche à la messe dans l'église de Saint-Jacques, où vous allez.... Nous parlerons de cela demain.

dona maria. Je ne vous dirai rien , vous ne m'entendriez pas. Malheureuse que je suis!

fray eugenio. Il y a remède à tout, mon enfant, hormis à la mort. Adieu, le chocolat m'oblige à vous quitter.

Il fait un pas pour s'en aller.

dona maria le retenant. Il faut que je vive ou que je meure!... Fray Eugenio, écoutez-moi. Nous sommes seuls... Écoutez-moi, de grâce... Vous devez m'éeouter... Vous pouvez me donner la vie ou la mort... et si vous dites un mot....

je jure (Fray Eugenio redouble de gravité.) Ah! Fray

Eugenio.... vous êtes prêtre.... je ne puis parler.

fray eugenio. Dona Maria, je ne sais si je dois rire de votre conduite ou m'en fâcher... Mais non, je vous plains : vous me faites pitié. Allez vous mettre en prière, et, dans une heure d'ici , venez à l'église du. couvent. Je vous écouterai ; maintenant je ne puis.

dona maria tirant une lettre de son sein. Ce que je n'ose vous dire... cette lettre...

fray eugenio tendant la main. Que contient çejte lettre ? Donnez.

dona maria retenant la lettre. Au moins promettez-moi de ne pas Ia'lire tant que vous serez dans cette maison. Lisez-la ce soir, ce soir seulement. Vous me le promettez? Et demain... Non, ne m'en parlez jamais.... Si vous me la rendez.... ne me faites pas de reproches... ils seraient inutiles... Rendezla-moi seulement... Je me punirai moi-même de ma folie... Mais, au nom de Dieu, vous ne me ferez pas de reproches.

fray eugenio prenant la lettre. Donnez.

dona maria. Ayez pitié de moi, je vous en supplie... J'ai

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