‹ Théâtre de Collin d'Harleville (volume 2)Chapitre 270 sur 340 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

MADAME EVRARD, AMBROISE

AMBROISE

Savez-vous que si l'on n'y prend garde, Il nous fera la loi

MADAME EVRARD

Nous sommes sans témoin;

370 LE VIEUX CELIBATAIRE.

Ambroise^, songez-y, vous allez un peu loin, M

Et je crains que monsieur ne perde patience.

AMBROISE

Je voudrais voir cela!

Ce ton de confiance Pourrait vous attirer quelques fâcheux éclats ; Je vous en avertis, ne vous exposez pas.

AMBROISE

Eh! je n'ai pas du tout besoin qu'on m'avertisse;

La maison sauterait plutôt que j'en sortisse.

Un autre soin m'occupe, à ne vous rien celer;

Et je vais cette foi* nettement vous parler.

Dès longtemps je vous aime, et vous presse, madame,

De recevoir ma main, de devenir ma femme :

C'est trop longtemps aussi me jouer, m'amuser *

Il faut m'admettre enfin, ou bien me refuser.

MADAME EVRARD

Mais vous pressez les gens d'une manière étrange, Il le faut avouer.

AMBROISE

Je ne prends plus le change.

Tenez, madame Evrard, je vais au fait d'abord. Je ne suis point galant : mais vous me plaisez fort.

MADAME EVRARD

Monsieur Ambroisc!...

AMBROISE

Eh oui, votre air, voire figure, Que vous dirai-je enfin? toute votre tournure M'enchante, me ravit. Allez, j'ai de bons yeux : Vous êtes fraîche, et moi je ne suis pas très-vieux; Par ma foi, nous serons le mieux du monde ensemble Et puis notre intérêt l'exige, ce me semble. Ma fortune est assez ronde, vous le savez Je ne m'informe point de ce que vous avez : Vous ne vous êtes pas sûrement oubliée... Allons, madame Evrard...

Acrt: II, scÈiNE VI. 371

MADAME EVRARD

Je crains d'être liée...

AMBROISE

Eh ! plutôt craignez tout, si nous nous divisons ; Oui : je n'ai pas besoin d'en dire les raisons. L'un de l'autre, entre nous, nous savons des nouvelles, Et tous deux nous pourrions en raconter de belles ; Au lieu qu'à l'avenir, si nous ne faisons qu'un, Nous ne craindrons plus rien de l'ennemi commun... A propos, j'oubliais de vous dire, madame, Que j'ai trouvé, je crois, cette seconde femme...

MADAME EVRARD

Vous revenez toujours sur ce chapitre-là. Je ne suis point d'accord, avec vous, sur cela.

AMBROISE

Vous n'avez pas besoin de quelqu'un qui vous aide?

MADAME ÉVRxVRD.

Moi I point du tout.

AMBROISE

Si fait, et puis qui vous succède?..,

MADAME EVRARD

Qui?...

Voulons-nous servir jusques à nos vieux jours? Notre service est doux ; mais nous servons toujours.

MADAME EVRARD

Vous voyez mal, Ambroise : il vaudrait mieux peut-être Attendre... enfin fermer les yeux de notre maître.

AMBROISE

Mais cela peut durer encore très-longtemps.

Monsieur n'a, voyez-vous, que soixante-cinq ans;

Il est temps, croyez-moi, de faire une retraite :

Et pour la faire sûre, honorable et discrète.

Il faut laisser ici des gens honnêtes, doux,

Par nous-mêmes choisis, qui dépendent de nous,

Qui soient à nous, de nous qui lui parlent sans cesse.

MADAME EVRARD

S'ils allaient de monsieur captiver la tendresse... Eniin nous verrons.

AMBROISE

Bon! vous remettez toujours.

MADAME EVRARD

Eh! moins d'impatience.

Et vous, moins de détours; Plus de délais : demain je veux une réponse.

MADAME EVRARD

A part, en s'en allant.

Demain, soit. Sur mon sort si monsieur ne prononce, Que faire? Allons, il faut le presser au plus tôt.

A demain donc.

Elle sort.

AMBROISE

Page 1