MES SOUVENIRS
Je suis las, mes amis ; je puis faire une pause.
Après un long travail, il faut qu'on se repose.
Je vais donc prendre haleine, au moins jusqu'à demain,
Encor ce ne sera que la plume à la main.
Je veux vous rappeler mes secrètes pensées.
Et mes plaisirs présents, et mes peines passées.
Car cet amour des Vers, Dieu sait s'il m'a coûté!
Si je jouis un peu, je l'ai bien acheté.
0 toi, que pour mes goûts je trouvais trop sévère,
Je ne t'accuse point : tu m'aimais, ô mon père !
Et tu fus, par tendresse, inflexible pour moi;
Je me plaignais à tort : soyons de bonne foi :
Presque toujours, un père à bon droit se défie ;
Et c'est l'événement qui seul nous justifie.
Il m'a justifié tout au plus à demi...
Que dis-je?... ces jours même où j'ai souffert, gémi.
N'étaient pas sans douceurs : souvent je les regrette :
Oui, je regrette, amis, cette obscure retraite,
L'humble Hôtel, dont trois ans j'occupai le plus haut,
Que je serais fâché d'avoir quitté plus tôt.
J'aime à me rappeler ma respectable hôtesse,
Sa longue patience et sa délicatesse;
Je n'oublierai jamais sa constante amitié.
Je la payais fort mal, étant fort mal payé :
Eh! bien, elle attendait; et je lui dois peut-être Et mon premier ouvrage, et ceux qui pourront naître, C'est là que j'ai trouvé quelques amis bien chers, Possédés, comme moi, de ce Démon des Vers, Bons fils, mais sourds de même à la voix de leurs pères ; Unis par le malheur, nous nous aimions en frères (1). Vous souvient-il, amis, de nos petits repas? Bien petits, en effet, si Ton comptait les plats, Mais joyeux, mais charmants, et cent fois préférables Au luxe, au vain apprêt de ces superbes tables! Nous n'avions pas le sou, mais nous étions contents ; a Nous étions malheureux : c'était là le bon- temps (2)!» Je nourrissais pourtant quelques peines secrètes. J'affligeais mes parents; je grossissais mes dettes : Je capitulai donc. On m'offrit de payer Jusqu'au dernier mémoire, et de tout oublier ; Pourvu qu'oubliant, moi, Vers et Prose je vins-e Vivre, honnête Avocat, au fond de ma Province. J'obéis ; je quittai donjon, hôtesse, amis : Je promis tout, et tins ce que j'avais promis. Tout Chartres m'est témoin (le fait est trop notoire^ Que j'ai, trois ans entiers, lassé mon Auditoire. J'étais plus las moi-même, et je rongeais mes fers. Je les brise, à la fin, et je retourne aux Vers. Je plaidais bien encor ; mais ma robe discrète Annonçait l'Avocat et cachait le Poëte.
Vous savez tout le reste : abrégeons ce récit. IS Inco7istant est joué : V Inconstant réussit. VOjMmiste le suit: même sort l'accompagne : Beau moment pour bâtir des Châteaux en Espagne! (3 bonheur!... chers amis!... car je n'ai plus pour eux De souhaits à former; eux-même ils sont heureux.
1. A ceux que j'ai nommés dans ma Préface, ajouterai-je vos noms, ô vous, chers Alix, frères si bien unis et si dignes l'un de l'autre ! doux et noble Desales, tous trois ravis sitôt à ma tendresse; et toi, joyeux Pons (de Verdun), alors tout à la gaieté et aux Muses, maintenant voué à des occupations plus graves, mais toujours aimable !