‹ Théâtre de Collin d'HarlevilleChapitre 248 sur 449 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

MADAME EVRARD, CHARLE

MADAMK EVRARD, à part, pendant que Charle range dans lu

chambre.

George est un bon enfant :

Mais sur de telles gens quel fond pourrait-on faire? Pour Ambroise, sa marche à la mienne est contraire ; Et c'est le dernier homme à oui je me fîrais... Si j'intéressais Charle à mes aesseins secrets? 11 me plaît; monsieur l'aime ; il a de la prudence, De l'esprit : mettons-le dans notre coniîdence...

(Haut.)

Comment vous trouvez-vous ici?

CqARLK.

Fort bien, ma foi, Et je serais tenté de me croire chez moi.

MADAME EVRARD

Allez, soyez toujours honnête et raisonnable : Cette maison pour vous sera très agréable. Monsieur semble déjà vous voir d'assez bon œil.

CHARLE

C'est à vous que je dois ce favorable accueil.

MADAME EVRARD

Je possède, il est vrai, toute sa confiance.

CHARLE

C'est le fruit du talent et de l'expérience, Madame.

MADAME EVRARD

Ce fruit-là, je l'ai bien acheté :

Hélas ! si vous saviez ce qu'il m'en a coûté, Depuis dix ans entiers que j'habite ici!...

(Se recueillant un moment^ et regardant autour d'elle.)

Charle, 11 faut à cœur ouvert enfin que je vous parle ; Car vous m'intéressez : vous êtes doux, prudent, Discret; et comme on a besoin d'un confident Qui vous ouvre son cœur, et lise au fond du vôtre, Et que vous n'êtes point un laquais comme un autre...

Non, j'espère qu'un jour vous le reconnaîtrez.

MADAME EVRARD

Ecoutez donc, mon cher; et bientôt vous verrez

ACTK I, SCKNK VI. 2 71

Tout ce qu'il m'a fallu de courage et d'adresse Pour être en ce logis souveraine maîtresse. Nous avons fait tous deux jouer plus de ressorts, Mon pauvre Evrard et moi... ! (car il vivait alors ; Depuis bientôt deux ans, cher monsieur, je suis veuve.

(Essuyant ses yeux.)

El c'est avoir passé par une rude épreuve!...) Nous avons de concert banni tous les voisins, Les amis, les parents, jusqu'aux derniers cousins.

CHARLE

A la fin, vous voici maîtresse de la place.

MADAME EVRARD

Reste encore un neveu, mais un neveu tenace. ..

CHARLE

Monsieur, comme je vois, n'a point d'enfants?

MADAME EVRARD

Aucun .

CHARLE

Il a donc des neveux, madame?

11 n'en a qu'un ; Mais ce neveu tout seul me donne plus de peine...! C'est que je vois de loin où tout ceci nous mène. S'il rentre, c'est à moi de sortir.

CHARLE

En effet.

MADAME EVRARD

Aussi, pour l'écarter, Dieu sait ce que j'ai fait ! Mon intrigue et mes soins remontent jusqu'au père. Monsieur n'eut qu'un beau-frère : il l'aimait!...

CHARLE

Comme un frère,

MADAME EVRARD

Les brouiller tout à fait eût été trop hardi ; Mais pour le frère au moins je l'ai bien refroidi.

CHARLE

J'entends.

MADAME EVRARD

Contre un absent on a tant d'avantage!

Le sort à celui-ci ravit son héritage.

Je traitai ses revers d'inconduite : on me crut.

CHARLE

Ah ! fort bien.

MADAME EVRARD

Jeune encor, grâce au ciel, il mourut.

CHARLE, à part.

Hélas !

MADAME EVRARD

Qu*avez-vous?

CHARLE

Rien.

MADAME EVRARD

Laissant un fils unique, Ce neveu que je crains.

CHARLE

Que vous...? Terreur panique!

C'est à lui de vous craindre.

MADAME EVRARD

Oui, peut-être aujourd'hui :

Mais l'opcle alors sans moi Teût rapproché de lui. « Son entretien sera moins coûteux en province, Lui dis-je; chargez-m'en. » L'entretien tut très mince, Comme vous pouvez croire. Il se découragea ; Il jeta les hauts cris; enfin il s'engagea. C'est où je l'attendais. Je sus avec finesse Exagérer ce tort, ce vrai tour de jeunesse : Et monsieur l'excusait encore.

CHARLE

Il est si bon !

MADAME EVRARD

Mon jeune homme écrivit pour demander pardon : Je supprimai la lettre, et vingt autres messages. . . J'en ai mon coffre plein .

Précautions fort sages !

MADAME EVRARD

J'en ai lu deux ou trois ; mais exprès, entre nous, Avec un commentaire.

CHARLE

Oh ! je m'en he à vous !

MADAME EVRARD

Il se perdit lui-môme.

CHARLE

Et comment, je vous prie?

MADAME EVRARD

Par inclination enfin il se marie.

L'an dernier, à l'insu de son oncle.

CHARLE

A l'insu?

Il n'avait point écrit?

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