‹ Théâtre de Collin d'HarlevilleChapitre 253 sur 449 · ACTE I, SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE VIII

M. DUBRIAGE.

Voilà ce que j'éprouve ; Et c'est précisément Tétat où je me trouve : Et, tiens, mes gens me sont fort attachés, je croi, Mais je les vois tous prendre un ascendant sur moi...!

CHARLE

En effet...

M. DUBRIAGE.

Jusqu'au vif, vois-tu, cela me blesse ; Et parfois je voudrais, honteux de ma faiblesse. Secouer un tel joug. A cet Ambroise j'ai, Oui, j'ai cinq ou six fois déjà donné congé : Je le reprends toujours ; car s'il a l'humeur vive, Il est brave homme au fond. Parfois même il m'arrive D'avoir des démêlés avec madame Evrard, De lui faire sentir enfin que tôt ou tard Elle pourrait... Mais quoi, j'ai si peu de courage! Elle baisse d'un ton, laisse passer l'orage, Et bientôt me gouverne encor plus sûrement.

CHARLE

Je sens cela.

M. DUBRIAGE*

Mets-toi dans ma place un moment.

Un garçon, un vieillard isolé dans le monde... Car tu ne conçois pas ma retraite profonde. Je n'avais qu'un neveu, qui m'eût pu consoler Dans mes maux... et c'est lui qui vient les redoubler !

CHARLE

Ce neveu... pardonnez... il est donc bien coupable?

M. DUBRIAGE.

Lui, coupable? il n'est rien dont il ne soit capable. Si tu savais...! Mais non, laissons ce malheureux.

CHARLE

Ah! s'il vous a déplu, son sort doit être affreux.

Il rit de mes chagrins.

CHARLE

Il rirait de vos peines?

Il se ferait un jeu de prolonger les siennes ? Ce jeune homme à ce point n'est pas dénaturé : J'en puis juger par moi, dont le cœur est navré...

M. DUBRIAGE.

C'est que vous êtes bon, vous, délicat, sensible ; Mais Armand n'a point d'âme.

CHARLE

0 ciel ! est-il possible !

Quoi ?... cet Armand, monsieur, le connaissez-vous

bien ?

M. DUBRIAGE.

Trop, par ses actions. D'abord, comme un vaurien, Il s engage.

CHARLE

Il eut torl ; mais ce n'est pas un crime Qui le doive à jamais priver de votre estime.

M. DUBRIAGE.

Et dans sa garnison, comment s'est-il conduit?

CHARLE

En êtes- vous certain?

Je suis trop bien instruit ; Et ses lettres î...

CHARLK.

Eh l)len ?

M. DUBRIAGE.

Étaient d'une insolence!...

Il m'écrivait un jour, j'en frémis quand j'y pense. Qu'il viendrait, qu'il mettrait le feu dans la maison...

CHARLE

Ah ! mon Dieu ! quelle horreur et quelle trahison !

M. DUBRIAGE.

Toi-mômees indigné. .

CHARLE, faisant un effort pour se contenir.

V^oulez-vous bien permettre.

Monsieur...! Avez-vous lu vous-même cette lettre?

M. DUBRIAGE.

Non. C'est madame Evrard : encore, par pitié. Elle me faisait grâce au moins de la moitié. Puis, sans parler du reste, un mariage infâme...

CHARLE

(Se reprenant et à part.)

Infâme, dites- vous? Laissons venir ma femme.

(Haut.)

Ah! si l'on vous trompait!...

Et qui donc?

CHARLE

Je ne sais...

Mais quoi ! je ne puis croire de pareils excès : Non, Armand...

Page 1