NOTICE SUR COLLIN D HARLEVILLE. XIII
flécllir le dernier acte, et c*était sur Teffet de ce dernier acte qu'il interrogeait tous ses amis, après la pièce. Tous les amis s'empressaient de répondre par des éloges. Desalles eut le courage de lui dire franchement que le dernier acte était manqué; mais aussi^ du même temps, il lui donna Tidée d'un plan nouveau que Gollin d'Harleville accepta sans fausse honte, comme il avait accepté d'Andrieux une première scène pour le second acte de VOptimûte. Mole consentit à eflfacec de sa mémoire le cinquième acte originaire pour le remplacer par un autre. La seconde représentation fat ajournée. Treize jours plus tard, le rideau se relevait, le cinquième acte était entièrement remanié, les rôles étaient sus et le succès allait jusqu'au hout sans faiblir. Cependant la fatigue, un excès de travail, les combats de la vie littéraire, les émotions même du succès altéraient depuis quelque temps sa santé. Quand vint l'été de 1789, il fit une maladie sérieuse dont le tirèrent les soins dévoues de sa sœur Julie et le docteur Doublet, de Chartres, inflexible à lui prescrire l'abstinence de travail la plus sévère. Malgré tout, la convalescence traînait en longueur; le malade — il était toujours alité — restait taciturne. A ses meilleurs amis qui venaient pour le voir, il répondait par monosyllabes, et leur présence semblait lui être importune. Un jour enfin, il retrouva la parole ; ce fut pour confesser à Andrieux qu'il avait péché par désobéissance, et, prenant la main de son ami, il lui fit toucher sous le drap une quantité de feuilles de papier do toute grandeur, les brouillons d'une comédie en cinq actes. La comédie achevée, Gollin se leva guéri, et l'œuvre coupable qui avait opéré cette cure merveilleuse était précisément son chef-d'œuvre, le Vieux Célibataire.
Le Vieux Célibataire n'attendit pas moins de trois ans avant d'arriver à la rampe. Dans l'intorvalle, Gollin d'Harlevillo, heureux de renaître, de jouir do la vie et d'en jouir à l'air pur des champs, y jeta d'abord tout seul son joyeux éclat de rire : Monsieur de Crac — qui devint en 1791 le fou rire de Paris ; — puis d'autres soins le détournèrent de ses doux loisirs. En 1790, comme la France républicaine se constituait en armée civique, la commune de Mévoisins, si petite qu'elle fût, voulut avoir sa garde nationale aussi bien que les grandes villes. CoUin Harlcville (Harleville cette fois^ en fut élu commandant. 11 se fit faire un brillant uniforme, le plus remarqué, à ce qu'il paraît, de tous ceux qui parurent dans la solennité de la Fédération ; mais tout en souriant lui-même de Tétonnement flatteur que causait son costume, le citoyen-commandant d'un humble village de cent feux ne remplis sait pas moins sérieusement ses fonctions. Les campagnes étaient inquiètes. On parlait de bandes de brigands qui les parcouraient, Collio organisait des patrouilles et marchait à leur tête. Grâce à
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sa fermeté et à son bon esprit, Mévoisins eut le bonheur de ne connaître que par un écho affaibli le tumulte des mauvais jours de la Révolution.
Enfin le Vieux Célibat awe fut Téprésenié', avec quel succès! pour s'en rendre bien compte, il faut ajouter aux éloges des contemporains la vivacité de la discussion et dos controverses jalouses. Il n'y avait pas à contester la fortune de l'ouvrage : la force impérieuse des applaudissements s'imposait à la critique ; mais il s'agissait d'établir que l'auteur en devait à d'autres la meilleure part. On lui cherchait des devanciers. On tirait de l'oubli une ancienne pièce de la comédie Italienne, la Gouvernante d'A visse, un peu étonnée de cet honneur posthume. On retrouvait encore des origines plus récentes :/e Vieux Garçon de Dubuisson, et même le Célibataire de Dorât, qui n'était pas un vieillard. Tracasseries et contestations inutiles. Je me trompe, il n'y a rien d'inutile dans le succès. Toutes les agitations^ toutes les voix s'y confondent et forment en commun l'acclamation universelle Le Vieux Célibataire était ce qu'on appelle aujourd'hui l'événement littéraire du moment. Mole, dans le rôle de Dubrlage, mademoiselle Contât, dans celui de madame Evrard, se surpassaient eux-mêmes par l'effet d'une ardente émulation. L'intérêt de la pièce était tout puissant. Que CoUin d'Harleville se fût joué jusque-là, comme Regnard, avec la comédie plaisante et d'action légère, c'était possible ; mais ici, il marchait sur la trace de Molière, il met tait la main sur le cœur de l'homme, il sondait des reins et des caractères, il créait des figures vivantes et arrivait, par la vérité, à rencontrer sous le rire les tristesses de la vie humaine. Le Vieux Célibataire était son Tartuffe,
Après le Vieux Célibataire, son talent ne pouvait plus grandir Il donna sa comédie des Artistes qui ne réussit qu'à moitié ; le public n'avait pas encore appris que des artistes pouvaient être autre chose que de jeunes fous ; mais François-André Vincent, le peintre du Président Mole arrêté par les factieux^ fit à la pièce un honneur qui valait tout autre succès, ce fut lui qui peignit, pour les accessoires de la mise en scène, un Tobie, avec la gravure du môme Tobie imitée en dessin, plus un grand tableau de la Mélancolie.
En 1795, à la création de h'Institut national, CoUin d'Harleville était désigné par ses succès pour y être admis. Il laissa faire l'opinion qui l'y porta sans qu'il se fût présenté ; mais, à peine admis, il prit la parole pour proposer avec chaleur la réception d'Andrieux, et ne goûta la satisfaction d'être académicien que quand il put annoncer à son ami : Vous êtes mon confrère.
Cependant, quelque espoir qu'eût donné sa guérison, Collin d'Harleville ne s'était jamais entièrement rétabli : ses forces ne