‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 105 sur 409 · TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SARINE · texte numérisé non relu

TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SARINE

SABINE

Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme

Les douleurs d'une sœur, et celles d'une femme,

Qui, toute désolée, à vos sacrés genoux.

Pleure pour sa famille, et craint pour son époux.

Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice

Dérober un coupable au bras de la justice;

Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,

Et punissez en moi ce noble criminel;

De mon sang malheureux expiez tout son crime :

Vous ne changerez point pour cela de victime;

Ce n'en sera point prendre une injuste pitié.

Mais en sacrifier la plus chère moitié.

Les nœuds de Thyménée, et son amour extrême,

Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même;

Et, si vous m'accordez de mourir aujourd'hui,

Il mourra plus en moi qu'il ne mourrait en lui'; La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne, Augmentera sa peine et finira la mienne. Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis, E^l'effroyable état où mes jours sont réduits. Quelle horreur d'embrasser un homme dont 1 epée De toute ma famille a la trame coupée! Et quelle impiété de haïr un époux Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous! Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères! IS'aimer pas un mari qui finit nos misères! Sire, délivrez-moi, par un heureux trépas, Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas; J'en nommerai l'arrêt une faveur bien gran 'e. Ma main peut me donner ce que je vous demande; Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux, Si je puis de sa honte affranchir mon époux; Si je puis par mon sang apaiser la colère Des dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère, Satisfaire, en mourant, aux mânes de sa sœur, Et conserver à Rome un si bon défenseur.

LE VIEIL HORACE

Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère. Mes enfants avec lui conspirent contre un père ; Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison Contre si peu de sang qui reste en ma maison.

(a Sabine.)

Toi qui, par des douleurs à ton devoir contraires,

Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères,

Va plutôt consulter leurs mânes généreux;

Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tienent heureux :

Puisque le ciel voulait qu'elle fût asservie,

Si quelque sentiment demeure après la vie,

Ce malheur semble moindre, et moins rudes ses coups,

* Ces subtilités de Sal)ine jeltenl beaucoup Jj froid sur celte scène. On est las de voii- une femme qui a toujours eu une douleur étudiée, qui a proposé à Horace de Ja tuer afin que Curiace la vengeât, et qui maintenant veut qu'on la fusse mourir pour Horace, parce que Horace vit en elle.

ACTK V, SCÈNE III. J21

Voyant que tout Thonneur en retombe sur nous; Tous trois désavoueix)nt la douleur qui te touche, Les larmes de les yeux, les soupirs de ta bouche, L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. Sabine, sois leur sœur, suis ton devoir comme eux.

(Au roi.)

Contre ce cher époux Valère en vain s'anime : Un premier mouvement ne fut jamais un crime; Et la louange est due, au lieu du châtiment. Quand la vertu produit ce premier mouvement. Aimer nos ennemis avec idolâtrie, De rage en leur trépas maudire la patrie, Souhaiter à l'État un malheur infini, C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni. Le seul amour de Rome a sa main animée; Il serait innocent s'il l'avait moins aimée. Qu'ai- je dit, sire? il l'est, et ce bras paternel L'aurait déjà puni s'il était criminel ; J'aurais su mieux user de l'entière puissance Que me donnent sur lui les droits de la naissance; J'aime trop l'honneur, sire, et ne suis point de rang A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang. C'est dont je ne veux point de témoin que Valère; Il a vu quel accueil lui gardait ma colère Lorsque, ignorant encor la moitié du combat, Je croyais que sa fuite avait trahi l'État. Qui le fait se charger des soins de ma famille? Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille? El par quelle raison, dans son juste trépas, Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas? On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autres! Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres, Et, de quelque façon qu'un autre puisse agir, Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

(A Valère.)

Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace; Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race : Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.

Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,

Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre,

L'abandonnerez-vous à Tinfâme couteau

Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau

Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme

Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome,

Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom

D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?

Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse,

Où tu penses choisir un lieu pour son supplice :

Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix

Font résonner encor du bruit de ses exploits?

Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places

Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces?

Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur

Témoins de sa vaillance et de notre bonheur?

Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire :

Dans les murs, hors des murs, tout parle jje sa gloire,

Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,

Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.

Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,

Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.

Vous les préviendrez, sire : et, par un juste arrêt, Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce qu'il a fait pour elle il peut encor le faire ; Il peut la garantir encor d'un sort contraire. Sire, ne donnez rien à mes débiles ans : Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle; Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle : N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui ; Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.

Horace, ne crois pas que le peuple stupide Soit le maître absolu d'un renom bien solide. Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit, Mais un moment l'élève, un moment le détruit; Et ce qui contribue à notre renommée Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits.

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