‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 129 sur 409 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

jEMILIE, CINNA, FULVIE

EMILIE

Grâces aux dieux, Cinna, ma frayeur était vaine;

Aucun de tes amis ne fa manqué de foi,

Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi.

Octave en ma présence a tout dit à Livie,

Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie.

CIN^A

Le désavouerez-vous? et du don qu'il me fait Voudrez-vous retarder le bienheureux effet?

iEMILIE.

L'effet est en ta main.

CINNA

Mais plutôt en la vôtre.

iEMlLIE.

Je suis toujours moi-même, et mon cœur n'est point autre; Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien, C'est seulement lui faire un présent de son bien.

CINNA

Vous pouvez toutefois... ô ciel! l'osé-je dire?

Que puis-je? et que crains- tu?

CINNA

Je tremble, je soupire.

Et vois que, si nos cœurs avaient mêmes désirs, Je n'aurais pas besoin d'expliquer mes soupirs. Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire; Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire.

EMILIE

C'est trop me gêner ; parle.

CINNA

11 faut vous obéir.

Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr. Je vous aime, iEmilie, et le ciel me foudroie

154 GIÎNNA.

Si cette passion ne fait tonte ma joie,

Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur

Que peut un digne objet attendre d'un grand cœur!

Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme :

En me rendant heureux vous me rendez infâme ;

Cette bonté d'Auguste...

EMILIE

Il suffit; je t'entends, Je vois ton repentir et tes vœux inconstants : Les faveurs du tyran emportent tes promesses; Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses; Et ton esprit crédule ose s'imaginer Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner. Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne; Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne : Il peut faire trembler la terre sous ses pas, Mettre un roi hors du trône, et donner ses ÉlatS; De ses proscriptions rougir la terre et Fonde, Et changer à son gré Tordre de tout le monde; Mais le cœur d'iEmilie est hors de son pouvoir.

CIN.NA

Aussi n'est-ce qu'à vous que je vejix le devoir. Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure; La pitié que je sens ne me rend point parjure ; J'obéis sans réserve à tous vos sentiments, Et prends vos intérêts par delà mes serments.

J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime, Vous laisser échapper cette illustre victime. César, se dépouillant du pouvoir souverain. Nous ôtait tout prétexte à lui percer le sein; La conjuration s'en allait dissipée.

Vos desseins avortés, votre haine trompée; Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, £t, pour vous l'immoler, ma main l'a couronné.

EMILIE

Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime! Que je sois le butin de qui l'ose épargner. Et le prix du conseil qui le force à régner!

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