ACTE V, SCENE I
Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'État, Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. Quel était donc ton but? d'y régner en ma place? D'un étrange malheur son destin le menace, Si pour monter au trône et lui donner la loi Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi, Si jusques à ce point son sort est déplorable, Que tu sois après moi le plus considérable, Et que ce grand fardeau de l'empire romain Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main. Apprends à te connaître et descends en toi-même : On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux, Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux; Mais tu ferais pitié, même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite. Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux, Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux. Les rares qualités par où tu m'as dû plaire. Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient; Elle seule t'élève, et seule te soutient; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne; Tu n'as crédit et rang qu'autant qu'elle t'en donne, Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. J'aime mieux toutefois céder à ton envie : Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie ; Mais oses-tu penser que les Serviliens, Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images. Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux? Parle, parle, il est temps.
CIKNA.
Je demeure stupide, Non que votre colère ou la mort m'intimide : Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver,
174 GINNA.
Et j'en cherche Tauteur sans le pouvoir trouver.
Mais c'est trop y tenir toute Pâme occupée : Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée. Le père et les deux fils lâchement égorgés Par la mort de César étaient trop peu vengés; C'est là d'un heau dessein l'illustre et seule cause : Et, puisqu a vos rigueurs la trahison m'expose, N'attendez pas de moi d'infâmes repentirs, D'inutiles regrets ni de honteux soupirs; Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire; Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire. Vous devez un exemple à la postérité, Et mon trépas importe à votre sûreté.
AUGUSTE
Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime, Et, loin de t'excuser, tu couronnes ton crime. Voyons si ta constance ira jusques au bout. Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout; Fais ton arrêt toi-même et choisis tes supplices.