‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 156 sur 409 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

STRATONICE

La digne occasion d'une rare constance I

PAULINE

Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir, Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.

Parmi ce grand amour que j'avais pour Sévère, J'attendais un époux de la main de mon père, Toujours prête à le prendre, et jamais ma raison N'avoua de mes yeux l'aimable trahison : Il possédait mon cœur, mes désirs, ma pensée ; Je ne lai cachais point combien j'étais blessée ; Nous soupirions ensemble et pleurions nos malheurs ; Mais au lieu d'espérance il n'avait que des pleurs; Et, malgré des soupirs si doux, si favorables, Mon père et mon devoir étaient inexorables. Enfin je quittai Rome et ce parfait amant Pour suivre ici mon père en son gouvernement; Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée Chercher d un beau trépas l'illustre renommée. Le reste, tu le sais. Mon abord en ces lieux Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux; Et, comme il est ici le chef de la noblesse. Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, Et par son alliance il se crut assuré D'être plus redoutable et plus considéré ; Il approuva sa flamme et conclut l'hy menée; Et moi, comme à son lit je me vis destinée, Je donnai par devoir à son affection Tout ce que l'autre avait par inclination. Si tu peux en douter, juge-le par la crainte Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte.

STP.ATONICE.

Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez. Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés?

PAULINE

Je l'ai vu cette nuit ce malheureux Sévère, La vengeance à la main, l'œil ardent de colère : Il n'était point couvert de ces tristes lambeaux

dOO POLYEUCTE.

Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux ;

Il n'était point percé de ces coups pleins de gloire

Qui, retranchant sa vie, assurent sa mémoire;

Il semblait triomphant et tel que sur son char

Victorieux dans Eome entre notre César.

Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue :

« Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due,

« Ingrate, m'a-t-il dit; et, ce jour expiré,

« Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré. »

A ces mots j'ai frémi, mon âme s'est troublée :

Ensuite des chrétiens une impie assemblée,

Pour avancer l'effet de ce discours fatal,

A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.

Soudain à son secours j'ai réclamé mon père;

Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère :

J'ai vu mon père même, un poignard à la main,

Entrer le bras levé pour lui percer le sein :

Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images; i

Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages.

Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué,

Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué.

Voilà quel est mon songe.

STRATOMCE.

Il est vrai qu'il est triste.

Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste : La vision, de soi, peut faire quelque horreur. Mais non pas vous donner une juste terreur. Pouvez-vous craindre un mort, pouvez-vous craindre unpèro Qui chérit votre époux, que votre époux révère. Et dont le juste choix vous a donnée à lui Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?

PAULINE

Il m'en a dit autant et rit de mes alarmes;

Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes.

Et que sur mon époux leur troupeau ramassé

IXe \enge tant de sang que mon père a versé.

STRATONICE

Leur secte est insensée, impie et sacrilège. Et dans son sacrifice use de sortilège ;

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