‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 173 sur 409 · ACTE III, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II

PAULINE

Je l'aimai par devoir ; ce devoir dure encore.

STRATOXICE,

Il VOUS donne à présent sujet de le haïr;

Qui trahit tous nos dieux aurait pu vous trahir.

Je l'aimerais encor, quand il m'aurait trahie; Et, si de tant d'amour tu peux être ébahie, Apprends que mon devoir ne dépend point du sien : Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien. Quoi ! s'il aimait ailleurs, serais-je dispensée A suivre, à son exemple, une ardeur insensée? Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur ; Je chéris sa personne, et je hais son erreur. Mais quel ressentiment en témoigne mon père?

STRATONICE

Une secrète rage, un excès de colère, Blalgré qui toutefois un reste d'amitié Montre pour Polyeucte encor quelque pitié. Il ne veut point sur lui faire agir sa justice. Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.

PAULINE

Quoi! Néarque en est donc?

STRATONICE

Néarque l'a séduit; De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit. Ce perfide, tantôt, en dépit de lui-même, L'arrachant de vos bras, le traînait au baptême. Voilà ce grand secret, et si mystérieux Que n'en pouvait tirer votre amour curieux.

PAULINE

Tu me blâmais alors d'être trop importune.

STRATONFCE.

Je ne prévoyais pas une telle infortune.

PAULINE

Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs, Il me faut essayer la force de mes pleurs; En qualité de femme ou de fille, j'espère Qu'ils vaincront un époux, oij fléchiront un père.

212 POLYEUGTE.

Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir, Je ne prendrai conseil que de mon désespoir. Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.

strâtonice.

C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple. Je ne puis y penser sans frémir à l'instant, Et crains de faire un crime en vous la racontant. Apprenez en deux mots leur brutale insolence.

Le prêtre avait à peine obtenu du silence El devers l'orient assuré son aspect, Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect. A chaque occasion de la cérémonie, A l'envi l'un et l'autre étalait sa manie, Des mystères sacrés hautement se moquait, Et traitait de mépris les dieux qu'on invoquait. Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense; Mais tous deux s'emportant à plus d'irrévérence : « Quoi ! lui dit Polyeucte en élevant sa voix, « Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois? » Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes : L'adultère et l'inceste en étaient les plus doux. « 03rez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous : « Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque « De la terre et du ciel est l'absolu monarque, « Seul être indépendant, seul maître du destin, « Seul principe éternel et souveraine fin. « C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercié « Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie; « Lui seul tient en sa main le succès des combats; « Il le peut élever, il le peut mettre à bas; « Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense ; « C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense : «'Vous adorez en vain des monstres impuissants. » Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens, Après en avoir mis les saints vases par terre, Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre, D'une fureur pareille ils courent à l'hôtel. Cieux! a-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel!

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