‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 206 sur 409 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage ;

Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux ,

Et, pour leur obéir, perdez le malheureux.

Pressé de toutes parts des colères célestes,

11 en vient dessus vous faire fondre les restes;

Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober,

Toute prête de choir, cherche avec qui tomber.

Sa retraile chez vous en effet n'est qu'un crime;

Elle marque sa haine, et non pas son estime;

Il ne vient que vous perdre en venant prendre port,

Et vous pouvez douter s'il est digne de mort!

11 devait mieux remplir vos vœux et notre attente,

Faire voir sur ses nefs la victoire flottante ;

Il n'eût ici trouvé que joie et que festins :

Mais, puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins.

J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne :

J'exécute à regret ce que le ciel ordonne;

Et du même poignard pour César destiné

Je perce en soupirant son cœur infortuné.

Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête

Mettre à l'abri la vôtre et parer la tempête.

Laissez nommer sa mort un injuste attentat :

La justice n'est pas une vertu d'État.

Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes

Ne fait qu'anéantir la force des couronnes;

Le droit des rois consiste à ne rien épargner;

La timide équité détruit l'art de régner.

Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre;

Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,

Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd.

Et voler sans scrupule au crime qui lui sert.

C'est là mon sentiment. Achillas et Septime S'attacheront peut-être à quelque autre maxime. Chacun a son avis; mais, quel que soit le leur. Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur.

ACHILLAS

Seigneur, Photin dit vrai; mais, quoique de Pompée Je voie et la fortune et la valeur trompée. Je regarde son sang comme un sang précieux,

Qu'au milieu de Pharsale ont respecté les dieux. Non quen un coup d'État je n approuve le crime; Mais, s'il est nécessaire, il n'est point légitime : Et quel besoin ici d'une extrême rigueur! Qui n'est point au vaincu ne craint point le vainqueur. Neutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore; Vous pouvez adorer César, si Ton l'adore : Mais, quoique vos encens le traitent d'immortel. Cette grande victime est trop pour son autel; Et sa tête immolée au dieu de la victoire Imprime à votre nom une tache trop noire : Ne le pas secourir suffit sans l'opprimer. En usant de la sorte on ne vous peut blâmer. Vous lui devez beaucoup; par lui Rome animée A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée : Mais la reconnaissance et l'hospitalité Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité. Quoi que doive un monarque, et dùt-il sa couronne, Il doit à ses sujets encor plus qu'à personne, Et cesse de devoir quand la dette est d'un rang A ne point s'acquitter qu'aux dépens de leur sang. S'il est juste d'ailleurs que tout se considère, Que hasardait Pompée en servant votre père? Il se voulut par là faire voir tout-puissant, Et vit croître sa gloire en le rétablissant. Il le servit enfin, mais ce fut de la langue ; La bourse de César fit plus que sa harangue. Sans ses mille talents. Pompée et ses discours Pour rentrer en Egypte étaient un froid secours. Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles, Les effets de César valent bien ses paroles : Et, si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui, Comme il parla pour vous vous parlerez pour lui. Ainsi vous le pouvez et devez reconnaître. Le recevoir chez vous, c'est recevoir un maître. Qui, tout vaincu qu'il est, bravant le nom de roi. Dans vos propres États vous donnerait la loi.

Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête. S'il le faut toutefois, ma main est toute prête ;

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