ACTE II, SCÈNE I
Là j'eus de son amour le premier témoignage, Et depuis jusqu'ici chaque jour ses courriers ^rapportent en tribut ses vœux et ses lauriers. Partout, en Italie, aux Gaules, en Espagne, La fortune le suit et l'amour raccompagne. Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux. Et, de la même main dont il quitte Fépée Fumante encor du sang des amis de Pompée, Il trace des soupirs, et d'un style plaintif Dans son champ de victoire il se dit mon caplif. Oui, tout victorieux il m'écrit de Pharsale ; Et, si sa diligence à ses feux est égale, Ou plutôt si la mer ne s'oppose à ses feux, L'Egypte le va voir me présenter ses vœux. Il vient, ma Charmion, jusque dans nos murailles, Chercher auprès de moi le prix de ses batailles, M'offrir toute sa gloire et soumettre à mes lois Ce cœur et cette main qui commandent aux rois ; Et ma rigueur, mêlée aux faveurs de la guerre, Ferait un malheureux du maître de la terre.
CHARMION
J'oserais bien jurer que vos charmants appas Se vantent d'un pouvoir dont ils n'useront pas, Et que le grand César n'a rien qui l'importune Si vos seules rigueurs ont droit sur sa fortune. Mais quelle est votre attente, et que prétendez-vous, Puisque d'une autre femme il est déjà l'époux, Et qu'avec Calphurnie un paisible hyménée Par des liens sacrés tient son âme enchaînée?
CLÉOPATRE
Le divorce, aujourd'hui si commun aux Romains, Peut rendre en ma faveur tous ces obstacles vains : César en sait l'usage et la cérémonie; Un divorce chez lui fit place à Calphurnie.
CHARMION
Par cette même voie il pourra vous quitter.
CLÉOPATRE
Peut-être mon bonheur saura mieux l'arrêter:
Peut-être mon amour aura quelque avantage Qui saura mieux que moi ménager son courage, i^lais laissons au hasard ce qui peut arriver. Achevons cet hymen, s'il se peut achever; Ne durât-il qu'un jour, ma gloire est sans seconde D'être du moins un jour la maîtresse du monde. J'ai de l'ambition, et, soit vice ou veriu, Mon cœur sous son fardeau veut bien être abattu j J'en aime la chaleur et la nomme sans cesse La seule passion digne d'une princesse.
Mais je veux que la gloire anime ses ardeurs. Qu'elle mène sans honte au faîte des grandeurs ; Et je la désavoue alors que sa manie Nous présente le trône avec ignominie.
Ne t'étonne donc plus, Charmion, de me voir Défendre encor Pompée et suivre mon devoir : Ne pouvant rien de plus pour sa vertu séduite, Dans mon âme en secret je l'exhorte à la fuite, Et voudrais qu'un orage, écartant ses vaisseaux, Malgré lui l'enlevât aux mains de ses bourreaux. Mais voici de retour le fidèle Achorée, Par qui j'en apprendrai la nouvelle assurée.