‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 231 sur 409 · ACTE IV, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE I

C'est trop craindre un tyran que j'ai fait redoutable. Montrons que sa fortune est lœuvre de nos mains; Deux fois en même jour disposons des Romains; Faisons leur liberté comme leur esclavage. César, que tes exploits n'enflent plus ton courage; Considère les miens, tes yeux en sont témoins. Pompée était mortel, et tu ne Tes pas moins : Il pouvait plus que toi ; tu lui portais envie : Tu n'as, non plus que lui, qu'une âme et qu'une vie; Et son sort, que tu plains, te doit faire penser Que ton cœur est sensible et qu'on peut le percer. Tonne, tonne à ton gré, fais peur de ta justice : C'est à moi d'apaiser Rome par ton supplice; C'est à moi de punir ta cruelle douceur, Qui n'épargne en un roi que le sang de sa sœur. Je n'abandonne plus ma vie et ma puissance Au hasard de sa haine ou de ton inconstance; Ne crois pas que jamais tu puisses à ce prix Récompenser sa flamme ou punir ses mépris : J'emploierai contre toi de plus nobles maximes. Tu m'as prescrit tantôt de choisir des victimes, De bien penser au choix; j'obéis, et je voi Que je n'en puis choisir de plus digne que toi, Ni dont le sang offert, la fumée, et la cendre. Puissent mieux satisfaire aux mânes de ton gendre.

Mais ce n'est pas assez, amis, de s'irriter; Il faut voir quels moyens on a d'exécuter : Toute cette chaleur est peut-être inutile; Les soldats du tyran sont maîtres de la ville; Que pouvons-nous contre eux? et, pour les prévenir, Quel temps devons-nous prendre, et quel ordre tenir?

ACHILLAS

Nous pouvons tout, seigneur, en l'état où nous sommes. A. deux milles d'ici vous avez six mille hommes. Que depuis quelques jours, craignant des remuements. Je faisais tenir prêts à tous événements; Quelques soins qu'ait César, sa prudence est déçue. Cette ville a sous terre une secrète issue, Par où fort aisément on les peut, cette nuit,

282 POMTETE.

Jusque dans le palais introduire sans bruit : Car contre sa fortune aller à force ouverte, Ce serait trop courir vous-même à votre perte. Il nous le faut surprendre au milieu du festin, Enivré des douceurs de l'amour et du viuc Tout le peuple est pour nous. Tantôt, à son entrée. J'ai remarqué l'horreur que ce peuple a montrée Lorsque avec tant de faste il a vu ses faisceaux Marcher arrogamment et braver nos drapeaux; Au spectacle insolent de ce pompeux outrage, Ses farouches regards étineelaient de rage; Je voyais sa fureur à peine se dompter; Et, pour peu qu'on le pousse, il est prêt d'éclater. Mais surtout les Romains que commandait Septime, Pressés de la terreur que sa mort leur imprime, Ne cherchent qu'à venger par un coup généreux Le mépris qu'en leur chef ce superbe a fait d'eux.

PTOLOMÉE

Biais qui pourra de nous approcher sa personne. Si durant le festin sa garde l'environne ?

PHOTIN

Les gens de Cornélie, entre qui vos Romains Ont déjà reconnu des frères, des germains. Dont lapre déplaisir leur a laissé paraître Une soif d'immoler leur tyran à leur maître : Ils ont donné parole et peuvent, mieux que nous, Dans les flancs de César porter les premiers coups ; Son faux art de clémence, ou plutôt sa folie, Qui pense gagner Rome en flattant Cornélie, Leur donnera sans doute un assez libre accès Pour de ce grand dessein assurer le succès. Mais voici Cléopâtre : agissez avec feinte, Seigneur, et ne montrez que faiblesse et que crainte. Nous allons vous quitter, comme objets odieux Dont l'aspect importun offenserait ses yeux.

PTOLOMÉE

Allez, je vous rejoins.

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