ACTE V, SGËNE IV
De cette même main dont il fut combattu Il verra des autels dressés à sa vertu ; Il recevra des vœux, de Tencens, des victimes, Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes : Pour ces justes devoirs je ne veux que demain; Ne me refusez pas ce bonheur souverain. Faites un peu de force à votre impatience; Vous êtes libre après; partez en diligence; Portez à notre Rome un si digne trésor; Portez...
CORNÉLIE
Non pas, César, non pas à Rome encor : Il faut que ta défaite et que tes funérailles A cette cendre aimée en ouvrent les murailles; Et, quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi, Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi. Je la porte en Afrique; et c'est là que j'espère Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père, Secondés par l'effort d'un roi plus généreux, Ainsi que la justice auront le sort pour eux. C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde Les débris de Pharsale armer un autre monde; Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs, Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs. Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles, Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles; Et que ce triste objet porte en leur souvenir Les soins de le venger et ceux de te punir. Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême; L'honneur. que tu lui rends rejaillit sur toi-même : Tu m'en veux pour témoin; j'obéis au vainqueur; Mais ne présume pas toucher par là mon cœur. La perte que j'ai faite est trop irréparable; La source de ma haine est trop inépuisable : A l'égal de mes jours je la ferai durer; Je veux vivre avec elle, avec elle expirer.
Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine, Que pour toi mon estime est égale à ma haine ; Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir,
L'une de la vertu, Tautre de mon devoir; Que Fune est généreuse, et l'autre intéressée, Et qne dans mon esprit Tune et l'auti'e est forcée. Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir, Me force de priser ce que je dois haïr : Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie, La veuve de Pompée y force Cornélie.
J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux, Soulever contre toi les hommes et les dieux; Ces dieux qui t'ont flatté, ces dieux qui m'ont trompée. Ces dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée, Qui, la foudre à la main, l'ont pu voir égorger; Ils connaîtront leur faute, et le voudront venger. Mon zèle à leur refus, aidé de sa mémoire, Te saura bien sans eux arracher la victoire : Et, quand tout mon effort se trouvera rompu, Cléopâtre fera ce que je n'aurai pu.
Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces, Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces. Que ton amour t'aveugle, et que pour Tépouser Rome n'a point de lois que tu n'oses briser : Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine Se croira tout permis sur l'époux d'une reine, Et que de cet hymen tes amis indignés Vengeront sur ton sang leurs avis dédaignés. J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses. Adieu, j'attends demain l'effet de tes promesses.