‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 307 sur 409 · ACTE V, SCENE VI · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE VI

CLÂRICE.

Mais, avant qu'avec moi le nœud d'hymen vous lie, Vous serez marié, si Ton veut, en Turquie.

DORANTE

Avant qu'avec toute autre on me puisse engager, Je serai marié, si Ton veut, en Alger.

CLARICK

Mais enfin vous n'avez que mépris pour Clarice?

DORANTE

Mais enfin vous savez le nœud de l'artifice, Et que pour être à vous je fais ce que je puis.

CLARICE

Je ne sais plus moi-même à mon tour où j'en suis. Lucrèce, écoute un mot.

DORANTE, bas, à Clilon.

Lucrèce! que dit-elle?

CLITON, bas, à Dorante.

Vous en tenez, monsieur : Lucrèce est la plus belle; Mais laquelle des deux? J'en ai le mieux jugé, Et vous auriez perdu si vous aviez gagé.

DORANTE

Cette nuit, à la voix, j'ai cru la reconnaître.

CLITON, bas, à Dorante.

Clarice sous son nom parlait à sa fenêtre; Sabine m'en a fait un secret entretien.

DORANTE, bas, à Cliton.

Bonne bouche ! j'en tiens : mais l'autre la vaut bien. Et, comme dès tantôt je la trouvais bien faite, Mon cœur déjà penchait où mon erreur le jette. Ne me découvre point; et, dans ce nouveau feu, Tu me vas voir, Cliton, jouer un? nouveau jeu. Sans changer de discours, changeons de batterie.

LUCRÈCE, bas, à Clarice.

Voyons le dernier point de son effronterie. Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.

CLARICE, à Dorante.

Comme elle est mon amie, elle m'a tout appris. Celte nuit vous l'aimiez, et m'avez méprisée. Laquelle de nous deux avez-vous abusée?

Vous lui parliez d'amour en termes assez doux.

DORANTE

Moi! depuis mon retour je n'ai parlé qu'à vous.

CLARICE

Vous navez point parlé cette nuit à Lucrèce?

DORANTE

Vous n'avez point voulu me faire un tour d'adresse? Et je ne vous ai point reconnue à la voix?

CLARICE

Nous dirait-il bien vrai pour la première fois?

Pour me venger de vous j'eus assez de malice Pour vous laisser jouir d'un si lourd artifice, Et, vous laissant passer pour ce que vous vouliez, Je vous en donnai plus que vous ne m'en donniez. Je vous embarrassai, n'en faites point la fine; Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine, Vous pensiez me jouer; el moi je vous jouais, Mais par de faux mépris que je désavouais : Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie.

CLARICE

Pourquoi, si vous m'aimez, feindre un hymen en l'air, Quand un père pour vous est venu me parler? Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre?

LUCRÈCE, à Dorante.

Pourquoi, si vous l'aimez, m'écrire cette lettre?

DORANTE, à Lucrèce,

J'aime de ce courroux les principes cachés.

Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.

Mais j'ai moi-même enfin assez joué d'adresse;

Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce. ,

CLARTCE, à Lucrèce. 9

Est-il un plus grand fourbe? et peux-tu l'écouter? ^

DORANTE, à Lucrèce.

Quand vous m'aurez ouï, vous n'en pourrez douter. Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre, Clarice m'a fait pièce, et je Tai su connaître; Comme en y consentant vous m'avez affligé. Je vous ai mise en peine, et je m'en suis vengé.

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