‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 318 sur 409 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

RODOGUiNE, LAONICE.

KODOGUNE.

Je ne sais quel malheur aujourd'hui me menace,

Et coule dans ma joie une secrète glace :

Je tremble, Laonice, et te voulais parler,

Ou pour chasser ma crainte ou pour m'en consoler.

LAONICE

Quoi! madame, en ce jour pour vous si plein de gloire?

Ce jour m'en promet tant, que j'ai peine à tout croire. La fortune me traite avec trop de respect; Et le trône et l'hymen, tout me devient suspect. L'hymen semble à mes yeux cacher quelque suppîice, Le trône sous mes pas creuser un précipice ; Je vois de nouveaux fers après les miens brisés, Et je prends tous ces biens pour des maux déguisés : En un mot, je crains tout de l'esprit de la reine.

LAONICE

La paix qu'elle a jurée en a calmé la haine.

La haine entre les grands se calme rarement; La paix souvent n'y sert que d'un amusement; Et, dans l'état où j'entre, à te parler sans feinte, Elle a lieu de me craindre, et je crains cette crainte. Non qu'enfin je ne donne au bien des deux États

Ce que j'ai dû de haine à de lels attentats : J'oublie et pleinement toute mon aventure; Mais une grande offense est de cette nature. Que toujours son auteur impute à l'offensé Un vif ressentiment dont il le croit blessé ; Et, quoiqu'en apparence on le réconcilie, Il le craint, il le hait, et jamais ne s'y fie; Et, toujours alarmé de cette illusion, Sitôt qu'il peut le perdre, il prend roccasion. Telle est pour moi la reine.

LAONICE

Ah! madame, je jure Que par ce faux soupçon vous lui laites injure. Vous devez oublier un désespoir jaloux Où força son courage un infidèle époux. Si, teinte de son sang et toute furieuse, Elle vous traita lors en rivale odieuse, L'impétuosité d'un premier mouvement Engageait sa vengeance à ce dur traitement; Il fallait un prétexte à vaincre sa colère. Il y fallait du temps, et, pour ne rien vous taire. Quand je me dispensais à lui mal obéir, Quand en votre faveur je semblais la trahir. Peut-être qu'en son cœur, plus douce et repentie, Elle en dissimulait la meilleure partie; Que, se voyant tromper, elle fermait les yeux, Et qu'un peu de pitié la satisfaisait mieux. A présent que l'amour succède à la colère. Elle ne vous voit plus qu'avec des yeux de mère; Et, si de cet amour je la voyais sortir, Je jure de nouveau de vous en avertir : Vous savez comme quoi je vous suis tout acquise. Le roi souffrirait-il d'ailleurs quelque surprise?

Qui que ce soit des deux qu'on couronne aujourd'hui, Elle sera sa mère, et pourra tout sur lui.

LAONICE

Qui que ce soit des deux, je sais qu'il vous adore : Connaissant leur amour, pouvez-vous craindre encore?

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