ACTE III, SCÈNE V. 4il
Mais que je tâche en vain de flatter nos tourments! Nos malheurs sont plus forts que ces déguisements. Leur excès à mes yeux paraît un noir abîme Où la haîne s'apprête à couronner le crime, Où la gloire est sans nom, la vertu sans honneur, Où sans un parricide il n'est point de bonheur; Et, voyant de ces maux Tépouvantable image, Je me sens affaiblir quand je vous encourage; Je frémis, je chancelle; et mon cœur abattu Suit tantôt sa douleur et tantôt sa vertu. Mon frère, pardonnez à des discours sans suite, Qui font trop voir le trouble où mon âme est réduite.
SÉLEUCUS
J'en ferais comme vous si mon esprit troublé
Ne secouait le joug dont il est accablé.
Dans mon ambition, dans Tardeur de ma flamme.
Je vois ce qu'est un trône et ce qu'est une femme ;
Et, jugeant par leur prix de leur possession,
J'éteins enfin ma flamme et mon ambition.
Et je vous céderais l'un et l'autre avec joie
Si, dans la liberté que le ciel me renvoie,
La crainte de vous faire un funeste présent
Ne me jetait dans l'âme un remords trop cuisant.
Dérobons-nous, mon frère, à ces âmes cruelles.
Et laissons-les sans nous achever leurs querelles.
ANTIOCHUS
Comme j'aime beaucoup, j'espère encore un peu. L'espoir ne peut s'éteindre où brûle tant de feu; Et son reste confus me rend quelques lumières Pour jugêï mieux que vous de ces âmes si fières. Croyez-moi, l'une et l'autre a redouté nos pleurs : Leur fuite à nos soupirs a dérobé leurs cœurs ; Et, si tantôt leur haine eût attendu nos larmes. Leur haine à nos douleurs aurait rendu les armes.
SÉLEUCUS
Pleurez donc à leurs yeux, gémissez, soupirez, Et je craindrai pour vous ce que vous espérez. Quoi qu'en votre faveur vos pleurs obtiennent d'elles, Il vous faudra parer leurs haines mutuelles.
Sauvez Tune de l'autre; et peut-être leurs coups, Vous trouvant au milieu, ne perceront que vous ; C'est ce qu'il faut pleurer. Ni maîtresse ni mère N'ont plus de choix ici ni de lois à nous faire; Quoi que leur rage exige ou de vous ou de moi, Rodogune est à vous, puisque je vous fais roi; Épargnez vos soupirs près de l'une et de l'autre. J'ai trouvé mon bonheur, saisissez-vous du vôtre Je n'en suis point jaloux; et ma triste amitié Ne le verra jamais que d'un œil de pitié.