‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 372 sur 409 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

S'il nous ôtait la main que vous m'avez offerte, Et qu'un destin jaloux de nos communs desseins Jetât ce grand dépôt en de mauvaises mains. Je tiens Sylla perdu, si vous laissez unie A ce puissant renfort votre Lusitanie.

Mais vous pouvez enfin dépendre d'un époux, Et le seul Perpenna peut m'assurer de vous. Voyez ce qu'il a fait; je lui dois tant, madame, Qu'une juste prière en faveur de sa flamme....

VIRIATE

Si vous lui devez tant, ne me devez-vous rien? Et lui faut-il payer vos dettes de mon bien? Après que ma couronne a garanti vos têtes, Ne mérité-je point de part à vos conquêtes? Ne vous ai-je servi que pour servir toujours Et m'assurer des fers par mon propre secours? Ne vous y trompez pas : si Perpenna m'épouse, Du pouvoir souverain je deviendrai jalouse, Et le rendrai moi-même assez entreprenant Pour ne vous pas laisser un roi pour lieutenant. Je vous avouerai plus : à qui que je me donne, Je voudrai hautement soutenir ma couronne; Et c'est ce qui me force à vous considérer, De peur de perdre tout, s'il nous faut séparer. Je ne vois que vous seul qui des mers aux montagnes Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes : Mais ce que je propose en est le seul moyen; Et, quoi qu'ait fait pour vous ce cher concitoyen. S'il vous a secouru contre la tyrannie, Il en est bien payé d'avoir sanvé sa vie. Les malheurs du parti l'accablaient à tel point, Qu'il se voyait perdu s'il ne vous eût pas joint; Et même, si j'en veux croire la renommée. Ses troupes, malgré lui, grossirent votre armée. Rome offre un grand secours, du moins on vous l'écrit; Mais, s'armât-elle toute en faveur d'un proscrit, Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire, Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire? Encore une campagne, et nos seuls escadrons

458 SERTOPxIUS.

Aux aigles de Sylla font repasser les monts- Et ces derniers venus auront droit de nous dire Qu'ils auront en ces lieux établi notre empire ! Soyons d'un tel honneur Fun et l'autre jaloux; Et, quand nouspouvonstout, ne devonsrien qu'à nous.

SERTOIUUS.

L'espoir le mieux fondé n'a jamais trop de forces; Le plus heureux destin surprend par les divorces; De trop de confiance il aime à se venger; Et dans un grand dessein rien n'est à négliger.

Devons-nous exposer à tant d'incertitude L'esclavage de Rome et notre servitude, De peur de partager avec d'autres Romains Un honneur où le ciel veut peut-être leurs mains? Notre gloire, il est vrai, deviendra sans seconde, Si nous faisons sans eux la liberté du monde ; Mais, si quelque malheur suit tant d'heureux combats, Quels reproches cruels ne nous ferons-nous pas! D'ailleurs, considérez que Perpenna vous aime, Qu'il est ou qu'il se croit digne du diadèaie, Qu'il peut ici beaucoup; qu'il s'est vu de tout temps Qu'en gouvernant le mieux on fait des mécontents; Que, piqué de mépris, il osera peut-être

VIRIATE

Tranchez le mot, seigneur, je vous ai fait mon maître, Et je dois obéir malgré mon sentiment; C'est à quoi se réduit tout ce raisonnement.

Faites, faites entrer ce héros d'importance, Que je fasse un essai de mon obéissance; Et, si vous le craignez, craignez autant du moins Un long et vain regret d'avoir prêté vos soins.

SERTORIUS

Madame, croi riez-vous....

VIRIATE

Ce mot vous doit suffire.

J'entends ce qu'on me dit et ce qu'on me veut dire. Allez, faites-lui place, et ne présumez pas....

SERTORIUS

Je parle pour un autre, et toutefois, hélas!

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