‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 62 sur 409 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Dérobe à ton pays le secours de ton bras.

Qu'un autre considère ici ta renommée

Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée.

Ge n'est point à Camille à t'en mésestimer;

Plus ton amour paraît, plus elle doit t'aimer;

Et, si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître,

Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paraître.

Mais as-tu vu mon père? et peut-il endurer

Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer?

Ne préfère- t-il point l'État à sa famille?

Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille?

Enfin notre bonheur est-il bien affermi?

T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?

CDRIACE.

Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse Qui témoignait assez une entière allégresse ; Mais il ne m'a point, vu, par une trahison. Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison. Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville, J'aime encor mon honneur en adorant Camille. Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment Aussi bon citoyen que véritable amant.

D'Albe avec mon amour j'accordais la querelle; Je soupirais pour vous en combattant pour elle ; Et, s'il fallait encor que l'on en vînt aux coups, Je combattrais pour elle en soupirant pour vous. Oui, malgré les désirs de mon âme charmée, Si la guerre durait, je serais dans l'armée : C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès,* La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.

La paix! Et le moyen de croire un tel miracle?

JULIE

Camille, pour le moins croyez-en votre oracle, Et sachons pleinement par quels heureux effets L'heure d'une bataille a produit cette paix.

CUP.IACE.

L'aurait-on jamais cru! Déjà les deux armées, D'une égale chaleur au combat animées,

Se menaçaient des yeux, et, marchant fièrement,

N'attendaient, pour donner, que le commandement,

Quand notre dictateur devant les rangs s'avance,

Demande à votre prince un moment de silence;

Et, l'ayant obtenu : « Que faisons-nous, Romains,

« Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains?

« Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes :

« Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,

« Et l'hymen nous a joints par tant et tant de nœuds,

« Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux;

« Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes|

« Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,

« Où la mort des vaincus affaiblit les vainqueurs,

« Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs?

« Nos ennemis communs attendent avec joie

« Qu'un des partis défaits leur donne l'autre en proie,

« Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais,pour tout fruit,

« Dénué d'un secours par lui-nîême détruit.

« Ils ont assez longtemps joui de nos divorces;

« Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,

« Et noyons dans l'oubli ces petits différends

« Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.

« Que si l'ambition de commander aux autres

« Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres,

« Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser,

« Elle nous unira, loin de nous diviser.

« Nommons des combattants pour la cause commune;

« Que chaque peuple aux siens attache sa fortune ;

« Et, suivant ce que d'eux ordonnera le sort,

« Que le faible parti prenne loi du plus fort :

« Mais, sans indignité pour des guerriers si braves,

« Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,

« Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur

« Que de suivre en tous lieux les drapeauxdu vainqueur.

« Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire. »

Il semble qu'à ces mots notre discorde expire :

Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,

Reconnaît un beau-frère, un cousin, un ami;

Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides,

Page 1