‹ Théâtre de CorneilleChapitre 106 sur 158 · SCÈNE IV. — ' DORANTE, CLITON · texte numérisé non relu

SCÈNE IV. — ' DORANTE, CLITON

DORANTE

Voici l'heure et le lieu que marque le billet.

CLITON

J'ai su tout ce détail d'un ancien valet :

THÉÂTRE DE CORNEILLE 2l8

Son père est de la robe, et n'a qu'elle de fille; Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille. Mais, monsieur, ce serait pour me bien divertir, Si comme vous Lucrèce excellait à mentir. Le divertissement serait rare, ou je meure ! Et je voudrais qu'elle eût ce talent pour une heure; Qu'elle pût un moment vous piper en votre art, Rendre conte pour conte, et martre pour renard : D'un et d'autre côté j'en entendrais de bonnes.

DORANTE

L,e ciel fait cette grâce à fort peu de personnes : Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins, Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins. Mais la fenêtre s'ouvre, approchons.

SCÈNE V. — CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE à la fenêtre, DORANTE, CLITON, en bas.

clarice, à Isabelle

Isabelle, Durant notre entretien demeure en sentinelle.

ISABELLE

Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir, Je ne manquerai pas de vous en avertir.

(Isabelle descend de la fenêtre, et ne se montre plus.)

Lucrèce, à Clarice Il conte assez au long ton histoire à mon père. Mais parle sous mon nom, c'est à moi de me taire.

clarice Êtes-vous là, Dorante?

DORANTE

Oui, madame, c'est moi.

Qui veut vivre et mourir sous votre seule loi.

Lucrèce, à Clarice Sa fleurette pour toi prend encor même style.

clarice, à Lucrèce Il devrait s'épargner cette gêne inutile. Mais m'aurait-il déjà reconnue à la voix?

cliton, à Dorante C'est elle; et je me rends, monsieur, à cette fois.

2Ig LE MENTEUR

dorante, à Clarice Oui, c'est moi qui voudrais effacer de ma vie Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie. Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux ! C'est ou ne vivre point, ou vivre malheureux; C'est une longue mort; et, pour moi, je confesse Que pour vivre il faut être esclave de Lucrècev

clarice, à Lucrèce Chère amie, il en conte à chacune à son tour.

lucrèce, à Clarice Il aime à promener sa fourbe et son amour.

DORANTE

A vos commandements j'apporte donc ma vie, Trop heureux si pour vous elle m'était ravie ! Disposez-en, madame, et me dites en quoi Vous avez résolu de vous servir de moi.

CLARICE

Je vous voulais tantôt proposer quelque chose; Mais il n'est plus besoin que je vous la propose, Car elle est impossible.

DORANTE

Impossible ? Ah ! pour vous Je pourrais tout, madame, en tous lieux, contre tous.

CLARICE

Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes?

Moi, marié! Ce sont pièces qu'on vous a faites; Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir.

clarice, à Lucrèce Est-il un plus grand fourbe?

lucrèce, à Clarice

Il ne sait que mentir.

DORANTE

Je ne le fus jamais; et si par cette voie On pense...

CLARICE

Et vous pensez encor que je vous croie?

DORANTE

Que la foudre à vos yeux m'écrase si je mens !

CLARICE

Un menteur est toujours prodigue de serments.

DORANTE

Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée Qui sur ce faux rapport puisse être balancée, Cessez d'être en balance et de vous défier De ce qu'il m'est aisé de vous justifier.

clarice, à Lucrèce On dirait qu'il dit vrai, tant son effronterie Avec naïveté pousse une menterie.

Pour vous ôter de doute, agréez que demain En qualité d'époux je vous donne la main.

clarice Hé ! vous la donneriez en un jour à deux mille.

DORANTE

Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville, Mais en crédit si grand que j'en crains les jaloux.

CLARICE

C'est tout ce que mérite un homme tel que vous,

Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,

Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre;

Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,

Que depuis une année il fait ici sa cour;

Qui donne toute nuit festin, musique et danse,

Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence;

Qui se dit marié, puis soudain s'en dédit :

Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !

Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme

cliton, à Dorante Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.

dorante, à Cliton Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison.

{A Clarice.) De ces inventions chacune a sa raison : Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente; Mais à présent je passe à la plus importante : J'ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer Ce qui vous forcera vous-même à me louer?); Je l'ai feint, et ma feinte à vos mépris m'expose;

Mais si de ces détours vous seule étiez la cause?

CLARICE

Moi?

DORANTE

Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir... cliton, à Dorante De grâce, dites-moi si vous allez mentir.

dorante, à Cliton Ah ! je t'arracherai cette langue importune.

(A Clarice.) Donc, comme à vous servir j'attache ma fortune. L'amour que j'ai pour vous ne pouvant consentir Qu'un père à d'autre3 lois voulût m'assujettir...

clarice, à Lucrèce Il fait pièce nouvelle; écoutons.

dorante

Cette adresse A conservé mon âme à la belle Lucrèce; Et, par ce mariage au besoin inventé, J'ai su rompre celui qu'on m'avait apprêté. Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes, Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes Mais louez-moi du moins d'aimer si puissamment, Et joignez à ces noms celui de votre amant. Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres; J'évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres, Et libre pour entrer en des liens si doux, Je me fais marié pour toute autre que vous.

Votre flamme en naissant a trop de violence. Et me laisse toujours en juste défiance. Le moyen que mes yeux eussent de tels appas

I our qui m'a si peu vue et ne me connaît pas?

DORANTE

Je ne vous connais pas ! Vous n'avez plus de mère; Périandre est le nom de monsieur votre père;

II est homme de robe, adroit et retenu; Dix mille écus de rente en font le revenu; Vous perdîtes un frère aux guerres d'Italie;

Vous aviez une sœur qui s'appelait Julie.

Vous connais- je à présent? Dites encor que non.

clarice, à Lucrèce Cousine, il te connaît, et t'en veut tout de bon.

Lucrèce, en elle-même Plût à Dieu !

clarice, à Lucrèce Découvrons le fond de l'artifice.

{A Dorante.) J'avais voulu tantôt vous parler de Clarice, Quelqu'un de vos amis m'en est venu prier. Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier?

DORANTE

Par cette question n'éprouvez plus ma flamme.

Je vous ai trop fait voir jusqu'au fond de mon âme,

Et vous ne pouvez plus désormais ignorer

Que j'ai feint cet hymen afin de m'en parer.

Je n'ai ni feux ni vœux que pour votre service,

Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.

CLARICE

Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté : Clarice est de maison, et n'est pas sans beauté; Si Lucrèce à vos yeux paraît un peu plus belle. De bien mieux faits que vous se contenteraient d'elle.

DORANTE

Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas»

CLARICE

Quel est-il, ce défaut?

DORANTE

Elle ne me plaît pas.

Et plutôt que l'hymen avec elle me lie, Je serai marié, si l'on veut, en Turquie.

CLARICE

Aujourd'hui cependant on m'a dit qu'en plein jour Vous lui serriez la main, et lui parliez d'amour.

DORANTE

Quelqu'un auprès de vous m'a fait cette impostura.

clarice, à Lucrèce Écoutez l'imposteur; c'est hasard s'il n'en jure.

22o LE MENTEUR

DORANTE

Que dxt de] —

clarice, à Lucrèce L'ai- je dit?

J'éprouve le courroux Si j'ai parlé, Lucrèce, à personne qu'à vous !

CLARICE

Je ne puis plus souffrir une telle impudence. Après ce que j'ai vu moi-même en ma présence : Vous couchez d'imposture, et vous osez jurer. Comme si je pouvais vous croire, ou l'endurer ! Adieu : retirez-vous, et croyez, je vous prie, Que souvent je m'égaye ainsi par raillerie, Et que pour me donner des passe-temps si doux J'ai donné cette baie à bien d'autres qu'à vous.

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