‹ Théâtre de CorneilleChapitre 127 sur 158 · SCÈNE III. — DORANTE, CLITON · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — DORANTE, CLITON

DORANTE

Cette fille est jolie, elle a l'esprit gaillard.

CLITON

J'en estime l'humeur, j'en aime le visage;

Mais plus que tous les deux j'adore son message.

DORANTE

C'est celle dont il vient qu'il en faut estimer; C'est elle qui me charme, et que je veux aimer.

Quoi ! vous voulez, monsieur, aimer cette inconnue?

DORANTE

Oui, je la veux aimer, Cliton.

CLITON

Sans l'avoir vue?

DORANTE

Un si rare bienfait en un besoin pressant S'empare puissamment d'un cœur reconnaissant; Et, comme de soi-même il marque un grand mérite, Dessous cette couleur il parle, il sollicite, Peint l'objet aussi beau qu'on le voit généreux, Et, si l'on n'est ingrat, il faut être amoureux.

CLITON

Votre amour va toujours d'une étrange caprice : Dès l'abord autrefois vous aimâtes Clarice; Celle-ci, sans la voir. Mais, monsieur, votre nom, Lui deviez-vous l'apprendre, et sitôt?

DORANTE

Pourquoi non?

J'ai cru le devoir faire, et l'ai fait avec joie.

CLITON

Il est plus décrié que la fausse monnoie.

DORANTE

Mon nom?

CLITON

Oui, dans Paris, en langage commun Dorante et le Menteur à présent ce n'est qu'un Et vous y possédez ce haut degré de gloire, Qu'en une comédie on a mis votre histoire.

DORANTE

En une comédie?

CLITON

Et si naïvement Que j'ai cru, la voyant, voir un enchantement. On y voit un Dorante avec votre visage; On le prendrait pour vous : il a votre air, votre âge,

Vos yeux, votre action, votre maigre embonpoint,

Et paraît, comme vous, adroit au dernier point.

Comme à l'événement j'ai part à la peinture,

Après votre portrait on produit ma figure.

Le héros de la farce, un certain Jodelet,

Fait marcher après vous votre digne valet;

Il a jusqu'à mon nez et jusqu'à ma parole,

Et nous avons tous deux appris en même école :

C'est l'original même, il vaut ce que je vaux :

Si quelque autre s'en mêle on peut s'inscrire en faux;

Et tout autre que lui, dans cette comédie,

N'en fera jamais voir qu'une fausse copie,

Pour Clarice et Lucrèce, elles en ont quelque air;

Philiste avec Alcippe y vient vous accorder;

Votre feu père même est joué sous le masque.

DORANTE

Cette pièce doit être et plaisante et fantasque. Mais son nom?

CLITON

Votre nom de guerre, le Menteur.

DORANTE

Les vers en sont-ils bons? fait-on cas de l'auteur?

CLITON

La pièce a réussi, quoique faible de style,

Et d'un nouveau proverbe elle enrichit la ville.

De sorte qu'aujourd'hui presque en tous les quartiers

On dit, quand quelqu'un ment, qu'il revient de Poitiers.

Et pour moi, c'est bien pis, je n'ose plus paraître.

Ce maraud de farceur m'a fait si bien connaître

Que les petits enfants, sitôt qu'on m'aperçoit,

Me courent dans la rue et me montrent au doigt;

Et chacun rit de voir les courtauds de boutique,

Grossissant à l'envi leur chienne de musique,

Se rompre le gosier, dans cette belle humeur,

A crier après moi : le valet du Menteur 1

Vous en riez vous-même !

dorante

Il faut bien que j'en rie.

CLITON

Je n'y trouve que rire, et cela vous décrie, Mais si bien, qu'à présent, voulant vous marier,

Vous ne trouveriez pas la fille d'un huissier, Pas celle d'un recors, pas d'un cabaret même.

DORANTE

Il faut donc avancer près de celle qui m'aime.

Comme Paris est loin, si je ne suis déçu,

Nous pourrons réussir avant qu'elle ait rien su.

Mais quelqu'un vient à nous, et j'entends du murmure,

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