‹ Théâtre de CorneilleChapitre 136 sur 158 · SCÈNE IV. — PHILISTE, DORANTE, CLITON, dans la prison · texte numérisé non relu

SCÈNE IV. — PHILISTE, DORANTE, CLITON, dans la prison

DORANTE

Voilà, mon cher ami, la véritable histoire

D'une aventure étrange et difficile à croire;

Mais puisque je vous vois, mon sort est assez doux

PHILISTE

L'aventure est étrange, et bien digne de vous; Et si je n'en voyais la fin trop véritable, J'aurais bien de la peine à la trouver croyable : Vous me seriez suspect si vous étiez ailleurs.

CLITON

Ayez pour lui, monsieur, des sentiments meilleurs : Il s'est bien converti dans un si long voyage; C'est tout un autre esprit sous le même visage. Et tout ce qu'il débite est pure vérité, S'il ne ment quelquefois par générosité, C'est le même qui prit Clarice pour Lucrèce, Qui fit jaloux Alcippe avec sa noble adresse; Et malgré tout cela, le même toutefois, Depuis qu'il est ici, n'a menti qu'une fois.

En voudrais-tu jurer?

CLITON

Oui, monsieur, et j'en jure Par le dieu des menteurs, dont il est créature; Et s'il vous faut encore un serment plus nouveau, Par l'hymen de Poitiers et le festin sur l'eau.

PHILISTE

Laissant là ce badin, ami, je vous confesse Qu'il me souvient toujours de vos traits de jeunesse. Cent fois en cette ville aux meilleures maisons J'en ai fait un bon conte en déguisant les noms; J'en ai ri de bon cœur, et j'en ai bien fait rire; Et quoi que maintenant je vous entende dire, Ma mémoire toujours me les vient présenter Et m'en fait un rapport qui m'invite à douter.

DORANTE

Formez en ma faveur de plus saines pensées : Ces petites humeurs sont aussitôt passées;

Et l'air du monde change en bonnes qualités Ces teintures qu'on prend aux universités.

PHILISTE

Dès lors, à cela près, vous étiez en estime D'avoir une âme noble, et grande, et magnanime.

CLITON

Je le disais dès lors; sans cette qualité, Vous n'eussiez pu jamais le payer de bonté.

Ne te tairas-tu point?

CLITON

Dis-je rien qu'il ne sache?

Et fais-je à votre nom quelque nouvelle tache? N'était-il pas, monsieur, avec Alcippe et vous Quand ce festin en l'air le rendit si j aïeux? Lui qui fut le témoin du conte que vous fîtes. Lui qui vous sépara lorsque vous vous battîtes, Ne sait-il pas encor les plus rusés détours Dont votre esprit adroit bricola vos amours?

PHILISTE

Ami, ce flux de langue est trop grand pour se taire;

Mais, sans plus l'écouter, parlons de votre affaire.

Elle me semble aisée, et j'ose me vanter

Qu'assez facilement je pourrai l'emporter :

Ceux dont elle dépend sont de ma connaissance.

Et même à la plupart je touche de naissance;

Le mort était d'ailleurs fort peu considéré,

Et chez les gens d'honneur on ne l'a point pleuré.

Sans perdre plus de temps, souffrez que j'aille apprendre

Pour en venir à bout quel chemin il faut prendre.

Ne vous attristez point cependant en prison,

On aura soin de vous comme en votre maison;

Le concierge en a l'ordre, il tient de moi sa place.

Et sitôt que je parle il n'est rien qu'il ne fasse.

Ma joie est de vous voir, vous me l'allez ravir.

PHILISTE

Je prends congé de vous pour vous aller servir. Cliton divertira votre mélancolie.

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