‹ Théâtre de CorneilleChapitre 15 sur 158 · SCÈNE IV. — EMILIE, CINNA, FULVIE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV. — EMILIE, CINNA, FULVIE

EMILIE

Grâces aux dieux, Cinna, ma frayeur était vaine :

Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi,

Et je n'ai point eu heu de m'employer pour toi.

Octave en ma présence a tout dit à Livie,

Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie.

Le désavouerez-vous? Et du don qu'il me fait Voudrez-vous retarder le bienheureux effet?

EMILIE

L'effet est en ta main.

CINNA

Mais plutôt en la vôtre.

EMILIE

Je suis toujours moi-même, et mon cœur n'est point autre Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien, C'est seulement lui faire un présent de son bien.

CINNA

Vous pouvez toutefois... ô ciel! l'osé-je dire?

EMILIE

Que puis-je? et que crains-tu?

CINNA

Je tremble, je soupire, Et vois que si nos cœurs avaient mêmes désirs, Je n'aurais pas besoin d'expliquer mes soupirs. Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire; Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire.

EMILIE

C'est trop me gêner; parle.

CINNA

Il faut vous obéir :

Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr. Je vous aime, Emilie, et le ciel me foudroie Si cette passion ne fait toute ma joie, Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur Que peut un digne objet attendre d'un grand cœur? Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme : En me rendant heureux vous me rendez infâme; Cette bonté d'Auguste...

EMILIE

Il suffit, je t'entends; Je vois ton repentir et tes vœux inconstants : Les faveurs du tyran emportent tes promesses; Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses, Et ton esprit crédule ose s'imaginer Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner; Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne; Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne : Il peut faire trembler la terre sous ses pas, Mettre un roi hors du trône, et donner ses États, De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, Et changer à son gré l'ordre de tout le monde; Mais le cœur d'Emilie est hors de son pouvoir.

CINNA

Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir. Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure : La pitié que je sens ne me rend point parjure; J'obéis sans réserve à tous vos sentiments,

31 CINNA

Et prends vos intérêts par delà mes serments.

J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime.

Vous laisser échapper cette illustre victime.

César, se dépouillant du pouvoir souverain,

Nous ôtait tout prétexte à lui percer le sein-

La conjuration s'en allait dissipée,

Vos desseins avortés, votre haine trompée :

Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné,

Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.

EMILIE

Pour me l'immoler, traître !, Et tu veux que moi-même Je retienne ta main ! Qu'il vive, et que je l'aime ! Que je sois le butin de qui l'ose épargner, Et le prix du conseil qui le force à régner !

CINNA

Ne me condamnez point quand je vous ai servie : Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur ma vie; Et, malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour. Avec les premiers vœux de mon obéissance Souffrez ce faible effort de ma reconnaissance, Que je tâche de vaincre un indigne courroux, Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous Une âme généreuse, et que la vertu guide, Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide; Elle en hait l'infamie attachée au bonheur, Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.

» EMILIE

Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie :

La perfidie est noble envers la tyrannie;

Et, quand on rompt le cours d'un sort si malheureux.

Les coeurs les plus ingrats sont les plus généreux.

CINNA

Vous faites des vertus au gré de votre haine.

EMILIE

Je me fais des vertus dignes d'une Romaine,

Un cœur vraiment romain...

EMILIE

Ose tout pour ravir

Une odieuse vie à qui le fait servir :

Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.

CINNA

C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave,

Et nous voyons souvent des rois à nos genoux

Demander pour appui tels esclaves que nous.

Il abaissé à nos pieds l'orgueil des diadèmes,

Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes;

Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit,

Et leur impose un joug dont il nous affranchit.

EMILIE

L'indigne ambition que ton cœur se propose !

Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose I

Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain

Qu'il prétende égaler un citoyen romain?

Antoine sur sa tête attira notre haine

En se déshonorant par l'amour d'une reine;

Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi,

Qui du peuple romain se nommait l'affranchi,

Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre,

Eût encor moins prisé son trône que ce titre.

Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité;

Et, prenant d'un Romain la générosité,

Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître

Pour commander aux rois et pour vivre sans maître.

CINNA

Le ciel a trop fait voir en de tels attentats

Qu'il hait les assassins et punit les ingrats;

Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute,

Quand il élève un trône, il en venge la chute;

Il se met du parti de ceux qu'il fait régner;

Le coup dont on les tue est longtemps à saigner;

Et, quand à les punir il a pu se résoudre,

De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre.

EMILIE

Dis que de leur parti toi-même tu te rends, De te remettre au foudre à punir les tyrans, Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie ; Abandonne ton âme à son lâche génie; Et pour rendre le calme à ton esprit flottant, Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend.

33 CINNA

Sans emprunter ta main pour servir ma colère.

Je saurai bien venger mon pays et mon père.

J'aurais déjà l'honneur d'un si fameux trépas

Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras :

C'est lui qui, sous tes lois me tenant asservie.

M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie.

Seule contre un tyran, en le faisant périr,

Par les mains de sa garde il me fallait mourir :

Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive;

Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive,

J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi,

Et te donner moyen d'être digne de moi.

Pardonnez-moi grands, dieux, si je me suis trompée

Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée,

Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé

A fait choix d'un esclave en son lieu snpposé.

Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être;

Et si pour me gagner il faut trahir ton maître,

Mille autres à l'envi recevraient cette loi

S'ils pouvaient m'acquérir à même prix que toi.

Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne.

Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne :

Mes jours avec les siens se vont précipiter,

Puisque ta iâcheté n'ose me mériter.

Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée,

De ma seule vertu mourir accompagnée,

Et te dire en mourant d'un esprit satisfait :

« X'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait;

Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée,

Où la gloire me suit qui t'était destinée :

Je meurs en détruisant un pouvoir absolu;

Mais je vivrais à toi si tu l'avais voulu. »

CINNA

Eh bien, vous le voulez, il faut vous satisfaire,

Il faut affranchir Rome, il faut venger un père,

Il faut sur un tyran porter de justes coups;

Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous :

S'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes,

11 n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes;

Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés

Force jusqu'aux esprits, et jusqu'aux volontés.

Vous me faites priser ce qui me déshonore;

Vous me faites haïr ce que mon âme adore; Vous me faites répandre un sang pour qui je dois Exposer tout le mien et mille et mille fois : Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée; Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée, Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant, A mon crime forcé joindra mon châtiment, Et par cette action dans l'autre confondue, Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue. Adieu.

Page 1