‹ Théâtre de CorneilleChapitre 20 sur 158 · SCÈNE III. — AUGUSTE, LIVIE · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — AUGUSTE, LIVIE

AUGUSTE

Madame, on me trahit, et la main qui me tue Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue. Cinna, Cinna, le traître...

LIVIE

Euphorbe m'a tout dit, Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit. Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme?

AUGUSTE

Hélas ! de quel conseil est capable mon âme?

LIVIE

Votre sévérité, sans produire aucun fruit,

Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit.

Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide :

Salvidien à bas a soulevé Lépide;

Murène a succédé, Cépion l'a suivi;

Le jour à tous les deux dans les tourments ravi

N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace,

Dont Cinna maintenant ose prendre la place;

Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjects

Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets.

Après avoir en vain puni leur insolence.

Essayez sur Cinna ce que peut la clémence;

Faites son châtiment de sa confusion;

Cherchez le plus utile en cette occasion :

3a peine peut aigrir une ville animée,

Son pardon peut servir à votre renommée;

Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher

Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.

AUGUSTE

Gagnons-les tout à fait, en quittant cet empire Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire. J'ai trop par vos avis consulté là-dessus; Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus. Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise :

3Q CINNA

Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise, Et te rends ton État, après l'avoir conquis, Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris; Si tu veux me haïr, hais-moi sans plus rien feindre; Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre : De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur, Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur.

LIVIE

Assez et trop longtemps son exemple vous flatte; Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate : Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours Ne serait pas bonheur s'il arrivait toujours.

AUGUSTE

Eh bien ! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre, J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre. Après un long orage il faut trouver un port; Et je n'en vois que deux : le repos, ou la mort.

LIVIE

Quoi ! vous voulez quitter le fruit de tant de peines?

AUGUSTE

Quoi ! vous voulez garder l'objet de tant de haines?

LIVIE

Seigneur, vous emporter à cette extrémité, C'est plutôt désespoir que générosité.

AUGUSTE

Régner et caresser une main si traîtresse,

Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa faiblesse.

LIVIE

C'est régner sur vous-même, et, par un noble choix, Pratiquer la vertu la plus digne des rois.

AUGUSTE

Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme : Vous me tenez parole, et c'en sont là, madame. Après tant d'ennemis à mes pieds abattus, Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus; Je sais leur divers ordre, et de quelle nature Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture. Tout son peuple est blessé par un tel attentat. Et la seule pensée est un crime d'État, Une offense qu'on fait à toute sa province,

Dont il faut qu'il la venge, ou cesse d'être prince.

LIVIE

Donnez moins de croyance à votre passion.

AUGUSTE

Ayez moins de faiblesse, ou moins d'ambition.

LIVIE

Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.

AUGUSTE

Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire. Adieu : nous perdons temps.

LIVIE

Je ne vous quitte point, Seigneur, que mon amour n'ait obtenu ce point.

AUGUSTE

C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune.

LIVIE

J'aime votre personne, et non votre fortune.

(Elle est seule.) Il m'échappe; suivons, et forçons-le de voir Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir. Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque Qui fasse à l'univers connaître un vrai monarque.

Page 1