‹ Théâtre de CorneilleChapitre 22 sur 158 · SCÈNE V. — MAXIME, EMILIE, FULVIE · texte numérisé non relu

SCÈNE V. — MAXIME, EMILIE, FULVIE

EMILIE

Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisait mort l

MAXIME

Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport :

Se voyant arrêté, la trame découverte,

Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte.

EMILIE

Que dit-on de Cinna?

MAXIME

Que son plus grand regret C'est de voir que César sait tout votre secret; En vain il le dénie et le veut méconnaître, Évandre a tout conté pour excuser son maître, Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter.

EMILIE

Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter :

Je suis prête à le suivre, et lasse de l'attendre.

MAXIME

Il vous attend chez moi.

EMILIE

Chez vous !

MAXIME

C'est vous surprendre ; Mais apprenez le soin que le ciel a de vous : C'est un des conjurés qui va fuir avec nous. Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive; Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive.

EMILIE

Me connais-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis?

MAXIME

En faveur de Cinna je fais ce que je puis, Et tâche à garantir de ce malheur extrême La plus belle moitié qui reste de lui-même. Sauvons-nous, Emilie, et conservons le jour, Afin de le venger par un heureux retour.

EMILIE

Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre. Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre : Quiconque après sa perte aspire à se sauver Est indigne du jour qu'il tâche à conserver.

MAXIME

Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte? O dieux ! que de faiblesse en une âme si forte I Ce cœur si généreux rend si peu de combat,

CINNA

Et du premier revers la fortune l'abat ! Rappelez, rappelez cette vertu sublime; Ouvrez enfin les yeux, et connaissez Maxime : C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez; Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez; Et puisque l'amitié n'en faisait plus qu'une âme, Aimez en cet ami l'objet de votre flamme; Avec la même ardeur il saura vous chérir, Que...

EMILIE

Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir ! Tu prétends un peu trop; mais, quoi que tu prétendes, Rends-toi digne du- moins de ce que tu demandes : Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas, Ou de m' offrir un cœur que tu fais voir si bas; Fais que je porte envie à ta. vertu parfaite; Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette; Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur, Et mérite mes pleurs au défaut de mon cœur. Quoi ! si ton amitié pour Cinna s'intéresse, Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse? Apprends, apprends de moi quel en est le devoir, Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir.

MAXIME

Votre juste douleur est trop impétueuse.

EMILIE

La tienne en ta faveur est trop ingénieuse. Tu me parles déjà d'un bienheureux retour, Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour 1

MAXIME

Cet amour en naissant est toutefois extrême :

C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime,

Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé...

EMILIE

Maxime, en voilà trop pour un homme avisé. Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée, Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée, Ma vertu tout entière agit sans s'émouvoir, Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.

MAXIME

Quoi ! vous suis-je suspect de quelque perfidie?

EMILIE Oui, tu l'es, puisque enfin tu veux que je le die; L'ordre de notre fuite est bien trop concerté Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté : Les dieux seraient pour nous prodigues en miracles S'ils en avaient sans toi levé tous les obstacles. Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus.

MAXIME

Ah ! vous m'en dites trop.

EMILIE

J'en présume encor plus.

Ne crains pas toufefois que j'éclate en injures; Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures. Si c'est te faire tort que de m'en défier, Viens mourir avec moi pour te justifier.

MAXIME

Vivez, belle Emilie, et souffrez qu'un esclave...

EMILIE

Je ne t' écoute plus qu'en présence d'Octave. Allons, Fulvie, allons.

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