‹ Théâtre de CorneilleChapitre 25 sur 158 · SCÈNE II. — AUGUSTE, LIVIE, CINNA, EMILIE, FULVIE · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — AUGUSTE, LIVIE, CINNA, EMILIE, FULVIE

LIVIE

Vous ne connaissez pas encor tous les complices : Votre Emilie en est, seigneur, et la voici.

CINNA

C'est elle-même, ô dieux !

AUGUSTE

Et toi, ma fille, aussi !

EMILIE

Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire, Et j'en étais, seigneur, la cause et le salaire.

AUGUSTE

Quoi ! l'amour qu'en ton cœur j'ai fait naître aujourd'hui T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui? Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne, Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne.

EMILIE

Cet amour qui m'expose à vos ressentiments

N'est point le prompt effet de vos commandements :

Ces flammes, dans nos cœurs, sans votre ordre étaient nées.

Et ce sont des secrets de plus de quatre années;

Mais, quoique je l'aimasse et qu'il brûlât pour moi,

Une haine plus forte à tous deux fit la loi;

Je ne voulus jamais lui donner d'espérance

Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance;

Je la lui fis jurer; il chercha des amis;

Le ciel rompt le succès que je m'étais promis,

Et je vous viens, seigneur, offrir une victime,

Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime :

Son trépas est trop juste après son attentat,

Et toute excuse est vaine en un crime d'État;

Mourir en sa présence et rejoindre mon père.

C'est tout ce qui m'amène et tout ce que j'espère.

AUGUSTE

Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison? Pour ses débordements j'en ai chassé Julie;

Mon amour, en sa place, a fait choix d'Emilie, Et je la vois comme elle indigne de ce rang. L'une m'ôtait l'honneur, l'autre a soif de mon sang; Et, prenant toutes deux leur passion pour guide, L'une fut impudique, et l'autre est parricide. O ma fille ! est-ce là le prix de mes bienfaits ?

EMILIE

Ceux de mon père en vous firent mêmes effets.

AUGUSTE

Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.

Il éleva la vôtre avec même tendresse;

Il fut votre tuteur, et vous son assassin;

Et vous m'avez au crime enseigné le chemin :

Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère

Que votre ambition s'est immolé mon père;

Et qu'un juste courroux dont je me sens brûler

A son sang innocent voulait vous immoler.

LIVIE

C'en est trop, Emilie; arrête, et considère

Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père.

Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur,

Fut un crime d'Octave, et non de l'empereur.

Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne,

Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne.

Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis

Le passé devient juste et l'avenir permis.

Oui peut y parvenir ne peut être coupable,

Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable :

Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main,

Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.

EMILIE

Aussi, dans le discours que vous venez d'entendre, Je parlais pour l'aigrir, et non pour me défendre. Punissez donc, seigneur, ces criminels appas Qui de vos favoris font d'illustres.ingrats; Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres, Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger, Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger.

CINNA

CINNA

Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore

D'être déshonoré par celle que j'adore !

Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer :

J'avais fait ce dessein avant que de l'aimer.

A mes plus saints désirs la trouvant inflexible,

Je crus qu'à d'autres soins elle serait sensible :

Je parlai de son père et de votre rigueur,

Et l'offre de mon bras suivit ©elle du cœur.

Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme !

Je l'attaquai par là, par là je pris son âme;

Dans mon peu de mérite elle me négligeait,

Et ne put négliger le bras qui la vengeait :

Elle n'a conspiré que par mon artifice;

J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.

Cinna, qu'oses-tu dire? Est-ce là me chérir

Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir?

CINNA

Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.

EMILIE

La mienne se flétrit si César te veut croire.

CINNA

Et la mienne se perd si vous tirez à vous Toute celle qui suit de si généreux coups.

EMILIE

Eh bien ! prends-en ta part, et me laisse la mienne : Ce serait l'affaiblir que d'affaiblir la tienne; La gloire et le plaisir, la honte et les tourments, Tout doit être commun entre de vrais amants. Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines; Unissant nos désirs, nous unîmes nos haines; De nos parents perdus, le vif ressentiment Nous apprit nos devoirs en un même moment; En ce noble dessein, nos cœurs se rencontrèrent; Nos esprits généreux ensemble le formèrent; Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.

AUGUSTE

Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,

Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide; Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez : Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez; Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime, S'étonne du supplice aussi bien que du crime.

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