‹ Théâtre de CorneilleChapitre 28 sur 158 · MARTYR TRAGÉDIE CHRÉTIENNE EN CINQ ACTES · texte numérisé non relu

MARTYR TRAGÉDIE CHRÉTIENNE EN CINQ ACTES

PRÉFACE DE VOLTAIRE

Quand on passe de Cinna à Polyeucte, on se trouve dans un monde tout différent; mais les grands poètes, ainsi que les grands peintres, savent traiter tous les sujets. C'est une chose assez connue que, Corneille ayant lu sa tragédie de Polyeucte chez Mme de Rambouillet, où se rassemblaient alors les esprits les plus cultivés, cette pièce y fut condamnée d'une voix unanime, malgré l'intérêt qu'on prenait à l'auteur dans cette maison : Voiture fut député de toute l'assemblée pour engager Corneille à ne pas faire représenter cet ouvrage. Il est difficile de démêler ce qui put porter les hommes du royaume qui avaient le plus de goût et de lumières à juger si singulièrement. Furent-ils persuadés qu'un martyr ne pouvait jamais réussir sur le théâtre? C'était ne pas connaître le peuple. Croyaient-ils que les défauts que leur sagacité leur faisait remarquer révolteraient le public? C'était tomber dans la même erreur qui avait trompé les censeurs du Cid : ils examinaient le Cid par l'exacte raison, et ils ne voyaient pas qu'au spectacle on juge par sentiment. Pouvaient-ils ne pas sentir les beautés singulières des rôles de Sévère et de Pauline? Ces beautés d'un genre si neuf et si délicat les alarmèrent peut-être : ils purent craindre qu'une femme qui aimait à la fois son amant et son mari n'intéressât pas; et c'est précisément ce qui fit le succès de la pièce. Ce qui est étonnant, c'est que tous ces chefs-d'œuvre se suivaient d'année en année. Cinna, fut joué au commencement de 1639, et Polyeucte en 1640. Il est vrai que Lope de Vega, Garnier, Calderon, composaient encore plus vite, stantes pede in uno; mais, quand on ne s'asservit à aucune règle, qu'on n'est gêné ni par la rime, ni par la conduite, ni par aucune bienséance, il est plus aisé de faire dix tragédies que de faire Cinna et Polyeucte.

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