‹ Théâtre de CorneilleChapitre 34 sur 158 · SCÈNE IV. — FÉLIX, ALBIN. PAULINE, STRATONICE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV. — FÉLIX, ALBIN. PAULINE, STRATONICE

FÉLIX

Ma fille, que ton songe En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge ! Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher 1

PAULINE

Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher?

FÉLIX

Sévère n'est point mort.

THÉÂTRE DE CORNEILLE y0

PAULINE

Quel mal nous fait sa vie?

FÉLIX

Il est le favori de l'empereur Décie.

PAULINE

Après l'avoir sauvé des mains des ennemis, L'espoir d'un si haut rang lui devenait permis; Le destin, aux grands cœurs si souvent mal propice, Se résout quelquefois à leur faire justice.

Il vient ici lui-même.

PAULINE

Il vient?

FÉLIX

Tu le vas voir.

PAULINE

C'en est trop; mais comment le pouvez- vous savoir?

FÉLIX

Albin l'a rencontré dans la proche campagne; Un gros de courtisans en foule l'accompagne, Et montre assez quel est son rang et son crédit; Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit.

ALBIN

Vous savez quelle fut cette grande journée

Que sa perte pour nous rendit si fortunée,

Où l'empereur captif, par sa main dégagé,

Rassura son parti déjà découragé,

Tandis que sa vertu succomba sous le nombre;

Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre,

Après qu'entre les morts on ne le put trouver :

Le roi de Perse aussi l'avait fait enlever.

Témoin de ses hauts faits et de son grand courage,

Ce monarque en voulut connaître le visage;

On le mit dans sa tente, où, tout percé de coups,

Tout mort qu'il paraissait, il fit mille jaloux;

Là, bientôt, il montra quelque signe de vie :

Ce prince généreux en eut l'âme ravie,

Et sa joie, en dépit de son dernier malheur.

Du bras qui le causait honora la valeur,

Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète;

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Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite

Il offrit dignités, alliance, trésors,

Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts.

Après avoir comblé ses refus de louange,

Il envoie à Décie en proposer l'échange;

Et soudain l'empereur, transporté de plaisir,

Offre au Perse son frère, et cent chefs à choisir.

Ainsi revint au camp le valeureux Sévère

De sa haute vertu recevoir le salaire;

La faveur de Décie en fut le digne prix.

De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris.

Ce malheur, toutefois, sert à croître sa gloire :

Lui seul rétablit l'ordre et gagne la victoire,

Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits,

Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix.

L'empereur, qui lui montre une amour infinie,

Après ce grand succès, l'envoie en Arménie;

Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux,

Et par un sacrifice en rendre hommage aux dieux.

FÉLIX

O ciel ! en quel état ma fortune est réduite !

ALBIN

Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite. Et j'ai couru, seigneur, pour vous y disposer.

FÉLIX

Ah ! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser : L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose; C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.

PAULINE

Cela pourrait bien être : il m'aimait chèrement.

FÉLIX

Que ne permettra-t-il à son ressentiment? Et jusques à quel point ne porte sa vengeance. Une juste colère avec tant de puissance? Il nous perdra, ma fille.

PAULINE

Il est trop généreux.

FÉLIX

Tu veux flatter en vain un père malheureux; Il nous perdra, ma fille. Ah ! regret qui me tue

De n'avoir pas aimé la vertu toute nue !

Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi;

Ton courage était bon, ton devoir l'a trahi.

Que ta rébellion m'eût été favorable !

Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable !

Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui

Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnait sur lui;

Ménage, en ma faveur, l'amour qui le possède,

Et d'où provient mon mal, fais sortir le remède.

PAULINE

Moi ! moi ! que je revoie un si puissant vainqueur, Et m'expose à des yeux qui me percent le cœur ! Mon père, je suis femme, et je sais ma faiblesse : Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse, Et poussera sans doute, en dépit de ma foi. Quelque soupir indigne et de vous et de moi. Je ne le verrai point .

FÉLIX

Rassure un peu ton âme.

PAULINE

Il est toujours aimable, et je suis toujours femme; Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu. Je n'ose m'assurer de toute ma vertu.

Je ne le verrai point.

FÉLIX

Il faut le voir, ma fille. Ou tu trahis ton père et toute ta famille.

PAULINE

C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez; Mais voyez les périls où vous me hasardez.

FÉLIX

Ta vertu m'est connue.

PAULINE

Elle vaincra sans doute; Ce n'est pas le succès que mon âme redoute : Je crains ce dur combat et ces troubles puissants Que fait déjà chez moi la révolte des sens; Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime. Souffrez qae je me puisse armer contre moi-même. Et qu'un peu de loisir rne prépare à le voir.

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FÉLIX

Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir;

Rappelle cependant tes forces étonnées

Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.

PAULINE

Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments, Pour servir de victime à vos commandements.

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